La pratique de la torture à Alger en 1957
PACIFICATION ET TORTURE
par Benyoucef Benkhedda
par Benyoucef Benkhedda
La Pacification: tel était le maître mot dont on se gargarisait à l’envi entre décideurs en ces débuts de 1957, telle était la recette-miracle pour séduire le peuple algérien et le convertir aux bienfaits d’une « Algérie française rénovée ». L’intégration à la Soustelle ayant vécu, la Pacification lui emboîtait le pas comme doctrine de rechange, imprimant sur le plan stratégique un tournant d’une importance capitale.
La confrontation sans merci qui s’en suivrait aurait évidemment les populations civiles comme enjeuLa grande trouvaille des Mollet, Lacoste, Salan et des patrons de l’Action psychologique, c’était de sortir des impasses de la guerre à l’ancienne, et de se battre dorénavant «révolution contre révolution». La confrontation sans merci qui s’en suivrait aurait évidemment les populations civiles comme enjeu. Cependant, méprisées comme elles l’étaient, ces populations on ne leur demandait pas leur avis. On les prenait pour ce qu’elles n’étaient pas: passives et passéistes, minées par le fatalisme et la résignation. On leur prêtait d’être suivistes de nature, mais c’est pour en déduire qu’elles pencheraient automatiquement du côté du plus fort. On supposait, à tort, qu’elles soutenaient le FLN uniquement par crainte de ses représailles. Qu’on les débarrasse, affirmait-on, de cet ennemi cruel, et elles réintègreraient d’elles-mêmes le giron de l’Algérie française. On ne saurait nourrir plus sotte présomption dans l’erreur!
D’après ses théoriciens, la pacification résidait dans «la conquête – ou plutôt la reconquête - des esprits et des cœurs», ainsi qu’on se plaisait à le marteler à coups de slogans creux. Sa finalité ? Détacher le peuple algérien de sa Révolution, court-circuiter le lien charnel unissant le FLN et l’ALN aux sources vives de leur raison d’être. Sa méthodologie? Renverser la vapeur en retournant contre l’adversaire son arme propre. Donc, ravir au FLN/ALN l’arme du peuple d’où ils puisaient leur substance. Et, tout en les dépossédant, la rebraquer sur eux de façon à les faire anéantir par ces mêmes populations qui leur avaient jusqu’ici permis d’évoluer à l’aise en leur sein «comme du poisson dans l’eau» ! Au terme de ce raisonnement, le peuple algérien était condamné à perdre son identité et sa spécificité. Au moins sémantiquement, on ira jusqu’à escamoter son appellation historique pour lui préférer des expressions aussi ambiguës que «Communauté algéro-française» ou «Union franco-musulmane».
Alliant chantage et coups fourrés au bluff sur la magnanimité infinie de la France, la Pacification, en vérité, transportait dans ses replis toutes les duperies, toutes les perfidies d’une délirante entreprise s’acharnant à arracher le peuple algérien à son authenticité et à ses valeurs.
En fin de compte, elle sera un autre avatar, beaucoup plus pervers, de l’entêtement du gouvernement français à persévérer dans ses lubies sans craindre de les aggraver. Dans son simplisme insensé, elle n’aura été qu’un aveuglement de plus, une manière butée de fermer les portes de la négociation et de se figer dans une perspective de guerre à outrance.
L’histoire retiendra qu’en fait de Pacification, le peuple algérien fut acculé à un dilemme où, quoiqu’il fît, il était toujours perdant. Qu’il se soumît aux sommations de se détourner à jamais de sa révolution, et il se reniait en reniant son droit imprescriptible à l’indépendance. Qu’il refusât de s’y plier, et le voilà dans une situation intenable: sous suspicion constante, persécuté et culpabilisé, il était au mieux, en état d’otage parqué dans des périmètres de regroupement et de surveillance ; au pire, exposé à l’extermination collective pour motif de rébellion.
Un plan de désagrégation psychologique et de déstabilisation morale et politique du peuple algérien existait assurément en ce début de 1957. Et c’est dans son cadre que s’insérait l’intervention de la 10e DP à Alger.
La division Massu reçut le douteux privilège d’inaugurer les méthodes de pacificationLa division Massu reçut le douteux privilège d’inaugurer dans la capitale les méthodes de pacification décidées en haut lieu. Elle s’en acquitta en les corsant d’ignominies de son cru. Son zèle dévastateur aidant, on peut lui imputer d’avoir avant toutes les autres unités combattantes, «inventé» et rodé sur les malheureux Algérois un modèle de répression de masse d’inspiration nazie. A en juger par l’étendue de ses dérives criminelles, ce modèle semblait avoir été sciemment échafaudé pour bafouer les droits de l’homme avec une bonne conscience sidérante. L’on saisira mieux alors pourquoi Massu et ses chefs avaient d’emblée attribué à la grève un caractère insurrectionnel: c’était en vue de se forger un alibi suffisant pour couvrir même les atrocités les plus immondes.
Investis de la mission de démanteler la ZAA, les paras avaient élaboré leur schéma de bataille en fonction de deux exigences péremptoires: la production «scientifique» du renseignement et son exploitation «industrielle», c’est-à-dire en série et à l’échelle d’une population entière. Cependant, pour accroître leur efficacité, une troisième exigence s’imposait en tant que catalyseur indispensable: la torture généralisée qui, dans la pratique de la 10e DP, étendue bientôt à l’ensemble des ‘unités spéciales» de l’armée française, conditionnait la bonne gestion des précédentes.
Dans cette monstrueuse «trinité» pour une même infamie, la torture s’arrogeait évidemment la place centrale, car, sans elle, point de renseignements . Elle était le moteur qui entraînait l’attelage. Mot tabou à l’époque, mais qui ne dissimulait plus qu’un secret de Polichinelle, elle correspondait à une effroyable réalité: celle qui associait dans une horreur unique en son genre l’acharnement hystérique des bourreaux et les sévices de pure barbarie infligés aux victimes avec un raffinement stupéfiant.
Dès lors que Massu et ses colonels en avaient fait le fer de lance de leur dispositif opérationnel, la torture était promise à exercer inexorablement sa loi. Elle sera ainsi érigée en pièce maîtresse d’une incroyable mécanique dispensant ses procédés dégradants de souffrance et de mort avec un souverain mépris de l’humain. C’est par milliers que les Algériens subiront dans leur chair les affres et les traumatismes de ses déchaînements. C’est par milliers qu’ils en vérifieront les ravages. Ceux qui en réchapperont comprendront à quel point elle était la clef de voûte d’un système parfaitement cohérent d’avilissement généralisé, de saccage prémédité des âmes et des corps, d’étouffement implacable de toute velléité indépendantiste chez ses proies.
Voilà donc, comment d’excès en dérapages, la recherche débridée du renseignement à n’importe quel prix était vouée à se dévergonder bientôt en une entreprise de basses oeuvres débouchant sur l’innommable. Au cœur de cette entreprise, la torture accèdera à une espèce de consécration: elle sera la potion magique sur laquelle misera l’armée afin de gagner la grande «bataille des populations».
L’institutionnalisation de la torture ne prendra corps réellement qu’avec «la Bataille d’Alger». C’est, en effet à partir du début de 1957 que l’arme de l’action psychologique sera promue et développée à travers la création d’un 5ème Bureau à tous les échelons d’intervention militaire.
L’institutionnalisation de la torture ne prendra corps réellement qu’avec «la Bataille d’Alger»Dans le cadre de l’intensification de cette action psychologique si chère aux théoriciens de la contre-subversion, sera crée à Arzew le CIPCG (Centre d’Instruction Pacification Contre-Guérilla). C’était une véritable école spéciale destinée à initier et à former des jeunes officiers, de SAS ou autres, aux méthodes nouvelles d’extorsion des renseignements et d’encadrement musclé des populations. Des «autochtones» y étaient admis aussi en vue de recevoir une préparation accélérée pour l’accès aux postes de chefs de douar ou de village, ou de responsables de groupes d’autodéfense. En fait, ce sont les procédés d’investigation inaugurées par la 10e DP à Alger qui serviront de matrice aux enseignements dispensés dans cette école.
Un peu plus tard, durant l’automne 1957, verront le jour, sous les auspices du ministère de la Défense et du haut commandement de l’Armée, les fameux DOP (Détachement opérationnel de protection) qui concrétiseront d’une manière effective la légalisation implicite de la torture comme moyen de guerre reconnu et encouragé. Chapeautés par le CCI (Centre de coordination interarmes), les DOP n’étaient ni plus ni moins que de redoutables officines où militaires, gendarmes et policiers agissaient en véritables corps francs ayant pleine compétence pour soutirer le renseignement par n’importe quel moyen, et pour l’exploiter de façon quasi-autonome .
Le réseau des DOP couvrira assez rapidement l’ensemble du territoire algérien. Mais les pratiques barbares en vigueur dans ces usines de la souffrance et de la mort qu’étaient devenus les DOP amenèrent le gouvernement de Gaulle à réagir: afin de calmer le scandale lié à leur fonctionnement dans l’illégalité la plus opaque - «la Ferme Améziane», près de Constantine, en était la parfaite illustration - , il décida le remplacement de ces DOP par les CRA (Centres de renseignements et d’action). La torture ne disparut pas pour autant, et les DOP poursuivirent leur œuvre funeste par CRA interposés.
Les sévices sous toutes leurs formes ont toujours été «les plats de résistance» dont les services de police et de sécurité choyaient leurs pensionnaires algériens, et cela même dès la conquête de 1830. Mais c’est seulement au cours de la «Bataille d’Alger» qu’ils ont pris, sous l’appellation consacrée de torture, un caractère de généralisation programmée qu’ils n’avaient pas auparavant. Le rôle de la 10e DP a été à cet égard singulièrement déterminant. A telle enseigne que les modèles d’investigations expérimentés par les paras de Massu faisaient école, et étaient recommandés aux autres unités combattantes pour leur efficacité «indépassable». Lacoste en sera tellement ébloui qu’il donnera à son tour instruction à ses préfets d’envoyer, auprès de la 10e DP, policiers et professionnels du renseignement en vue de s’initier aux secrets de «la Méthode Massu».
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