Evènements du 1er et 8 Mai 1945
LES MANIFESTATIONS DE MAI 1945
par Benyoucef Benkhedda
par Benyoucef Benkhedda
En mars-avril 1945, la Direction du PPA est ainsi composée: Mohammed-Lamine Debbaghine, Hocine Asselah, Hocine Mokri, Chawki Mostefaï, Hadj Mohammed Cherchalli, Said Amrani, Ahmed Bouda, Ahmed Mezerna, Amar Khellil, Embarek Fillali . Quelquefois, elle est élargie à Mahmoud Abdoun, Chadly Mekki, Messaoud Boukadoum. Mohammed Taleb, qui en fait partie est en prison depuis octobre 1944. Bouda et Fillali sont, quant à eux, recherchés par la police, le premier pour avoir refusé de rejoindre son lieu d’assignation à résidence à Boghari, le second pour avoir participé à des activités interdites. Presque tous sont permanents; ils touchent chacun une mensualité de 5 000 frs à l’exception de Debbaghine, médecin qui exerce à El Eulma (ex-Saint Arnaud) et fait le va-et-vient entre son cabinet et Alger. Il n’y a pas à proprement parler de «patron». C’est le principe de la direction collégiale qui tient lieu de règle. Il y avait parfois des absences, mais les résolutions engageaient l’ensemble de l’équipe dirigeante. Par ailleurs Asselah, Chadly Mekki et Mézerna font partie du Comité directeur des AML où ils représentent le PPA.
La Direction du PPA se réunit; elle ne peut rester les bras croisés devant l’arrestation de son chefCe n’est pas sans inquiétude que l’Administration coloniale voit se développer le mouvement des AML. Elle monte alors un véritable traquenard policier. Le 18 avril, le préfet d’Alger, Louis Périllier, convoque la réunion traditionnelle des «Achaba» qui rassemble sous-préfets, administrateurs de communes mixtes, caïds, aghas et bachaghas de la région, et il décide de la tenir à Ksar Chellalala où Messali est assigné à résidence. Au moment où s’ouvrent les travaux, il fait procéder à l’arrestation des militants PPA formant la section locale des AML: Saâd Dahlab, Mokhtar Zitouni, Mohammed Menaceri, Mohammed Ouamar Ben Abdelouahab et une vingtaine d’autres. Des émeutes éclatent; Messali est arrêté et embarqué dans un avion qui l’emmène à Brazzaville (Congo), et de là, à Bakouma, en pleine brousse africaine. La Direction du PPA se réunit; elle ne peut rester les bras croisés devant l’arrestation de son chef. La fête du 1er mai lui fournit l’occasion de réagir.
Elle décide d’organiser des manifestations ce jour-là; elle dépêche des émissaires auprès des responsables régionaux, et met en état d’alerte le Parti dans l’ensemble du pays. L’ordre donné précisait que les manifestations se dérouleraient pacifiquement.
Le 1er mai 1945, des cortèges parcourent les rues d’Alger, d’Oran, de Blida, et d’autres villes encore, conduits et encadrés uniquement par des militants du PPA qui brandissent des banderoles portant les inscriptions: LIBEREZ MESSALI, LIBEREZ LES DETENUS, INDEPENDANCE ainsi que des drapeaux aux couleurs algériennes. Si les défilés ont eu lieu sans incidents partout où la police n’intervient pas, par contre à Alger, Blida et Oran, la police tire. Il y a des morts et des blessés.
A Alger, un survivant Ahmed Bouda, l’un des organisateurs de l’intifada du 1er mai dans la capitale, relate:
«Nous avions réparti les militants en trois groupes»:
- Groupe de la Kasbah, rassemblement Sidi-Abderrahmane;
- Groupe Birkhadem, Bir-Mourad-Raïs, Bouzaréah, El Biar: rassemblement Bab-Edjedid;
- Belcourt, Ruisseau, Hussein Dey, El Harrach, Bologhine, rassemblement Place des Martyrs.
quatre hommes tombent, drapeau déployé«Les deux cortèges, l’un venant de la Place des Martyrs, l’autre de Sidi Abderrahmane, se rencontrent à l’endroit fixé à l’entrée de la rue Ben M’hidi et tentent de gagner la Grande Poste, but final de la manifestation. A hauteur du cinéma «Casino», rue Ben M’hidi, la police est là; elle tire; quatre hommes tombent, drapeau déployé: Ghazali El Haffaf, Ahmed Boughlamallah, Abdelkader Ziar et Abdelkader Kadi. Ce furent les quatre chouhadas du 1er mai 1945 à Alger. Le troisième cortège parti de Serkadji, qui était arrivé au bout de la rue Debbih Chérif (ex-Rovigo), ayant entendu les coups de feu, contourne le cinéma «Casino» et, par la rue Mogador, débouche derrière la police, Place de l’Emir Abdelkader (ex-Bugeaud); parcourant la rue Ben M’hidi, il va alors se rassembler devant la Grande Poste.»
A Blida, il y a un chahid: Mohammed Ben Merah, et à Oran un autre chahid, en tout six morts et de nombreux blessés. Tel fut le bilan de ce tragique premier mai 1945.
La police française avait donc tiré ce jour-là sur les manifestants, bien que la Direction du PPA eût donné des consignes strictes - pas d’armes, même pas un coupe-ongle- à ses militants.
Djillali Réguimi, plus tard membre de l’Etat-Major de l’OS, a participé au défilé d’Alger. Il exprime l’émotion qu’il avait ressentie:
«J’avais 25 ans. Descendre, à partir de Sidi Abderrahmane Thaâlibi, la rue Abderrahmane Arbadji (ex-Marengo) et la rue Amar Ali (ex-Randon) avec un cortège brandissant le drapeau vert et blanc frappé du croissant et de l’étoile rouges que ma mère avait mis plusieurs jours à confectionner, défiler en pleine rue d’Isly (Ben M’hidi), la rue «chic» par excellence des Européens, avec des banderoles proclamant l’indépendance, en pleine capitale, avait de quoi nous transporter. C’était là un défi au colonialisme, un événement sans précédent dans l’histoire de l’Algérie». Un sentiment partagé par tous les jeunes participants au défilé.
L’Administration déclenche une vague d’arrestations. La Direction est amputée de deux de ses membres, Mézerna et Mokri.
Quelques jours après, elle diffuse un tract au nom du PPA. Le tract revient sur les manifestations du 1er mai pour en expliquer le but. Il dénonce les agissements de la police et stigmatise la réponse de la «France combattante» aux sacrifices des Algériens morts pour elle sur les champs de bataille d’Europe et de Tunisie. L’atmosphère était tendue et cette fois, les militants qui distribuaient les tracts étaient armés.
Réprimées dans le sang, elles ont profondément marqué le cours des évènementsOn vivait des journées historiques. La pression combinée des Anglo-Américains et de l’URSS sur l’Allemagne avait contraint celle-ci à la capitulation, et les Alliés avaient fixé au 8 mai 1945 les fêtes de la victoire.
Ce jour-là, des manifestations populaires se sont déroulées dans toute l’Algérie. Réprimées dans le sang, elles ont profondément marqué le cours des évènements et accentué la prise de conscience nationale.
La question s’est posée de savoir si la Direction du PPA a donné l’ordre de manifester.
Chawki Mostefaï est catégorique: «C’est moi-même, dit-il, qui ai rédigé les instructions en soulignant le caractère pacifique de ces manifestations».
Said Amrani confirme en précisant: «Nous avons demandé aux militants de déployer à cette occasion notre drapeau, ainsi que celui de chacun des Alliés, y compris celui de la France, ce qui provoqua une longue discussion».
Le Docteur Debbaghine ne se souvient pas. Pour lui, c’est la Direction des AML qui a donné l’ordre de manifester.
Ahmed Bouda et Mahmoud Abdoun contestent que le Direction du PPA ait émis une telle décision. Pour le premier la Direction a laissé l’initiative aux militants, et l’ordre est venu des AML. Bouda ajoute: « D’ailleurs, si le PPA avait donné pareil ordre, pourquoi Alger et Oran n’ont pas bougé?» Ce à quoi Mostefaï réplique: «L’exception a été faite pour ces deux villes où des fusillades avaient eu lieu une semaine auparavant faisant des victimes».
En fin de compte, il semble bien que l’ordre de manifester à l’occasion de l’Armistice soit venu effectivement de la Direction du PPA, mais sans qu’on puisse en préciser la date. D’anciens militants encore vivants le confirment. La Direction a bel et bien pris une telle décision mais vraisemblablement en la faisant parvenir à la base par le canal des AML et de ses représentants au sein de ce mouvement. La consigne était la sortie en masse le jour où l’Armistice serait annoncée, et de défiler dans l’ordre et le calme.
La population musulmane se révolte devant ces massacresDe son côté, Abbas était désireux de «s’associer» à cet événement. Le 8 mai 1945, accompagné du Docteur Chérif Saâdane, il se rend chez le Gouverneur Yves Châtaigneau, au siège du gouvernement général pour présenter ses vœux. Là, les deux leaders sont mis en état d’arrestation. Saâdane, malade, est transporté à l’hôpital militaire Maillot d’Alger, tandis que Abbas est conduit à la caserne Pélissier où trois mois après, en août, le rejoindra Bachir El-Ibrahimi.
Au moment où Abbas et Saâdane entraient dans le cabinet du Gouverneur général, des évènements sanglants se déroulaient à Sétif et à Guelma, qu’ils ignoraient complètement. Châtaigneau dira plus tard à Abbas: «Je vous ai confié à l’armée pour vous soustraire à la vindicte des colons».
La population musulmane se révolte devant ces massacres. Fusils de chasse et armes de tous genres sortent de leurs cachettes, des cavaliers sabre au clair parcourent les douars en appelant au djihad. Une atmosphère de véritable insurrection régnait sur l’ensemble du terriroire.
Ajouter un Commentaire


