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Génèse du Manifeste 1942

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GENESE DU MANIFESTE
(novembre – décembre 1942)
par Benyoucef Benkhedda

L’une des erreurs de Hitler a été de sous-estimer le sentiment national des peuples d’Afrique du Nord ainsi que l’importance stratégique de cette contrée véritable port-avion face à l’Europe.

De cette position géographique exceptionnelle, les Anglo-Américains vont tirer profit en opérant le 8 novembre 1942 leur débarquement historique sur les côtes algériennes et marocaines. La réplique du côté de l’Axe fut l’occupation de la Tunisie par les troupes italo-allemandes. Les Anglo-Américains arrivent avec leurs idées sur la Démocratie, qui s’opposent au totalitarisme de leurs adversaires et leur attirent de larges sympathies. La Charte de l’Atlantique qu’ils ont signée le 14 août 1941 parle de liberté, de l’indépendance des peuples et des droits de l’homme. Elle produit une résonance profonde sur les peuples colonisés par l’Angleterre et la France en Afrique et en Asie.

 



En Algérie, ces idées feront recette au sein d’un mouvement appelé «Les amis du Manifeste et de la Liberté».

Dans quelles conditions le mouvement est né ?

En 1942, à la veille du débarquement anglo-Américain en Afrique du Nord, il y avait un vide politique en Algérie. Les autorités officielles étaient contrôlées par les pétainistes.  Les gaullistes essayaient de s’organiser, ainsi que les juifs et les francs-maçons persécutés par le régime de Vichy. Du côté des musulmans, le problème qui se posait était de savoir s’ils allaient être mobilisés une nouvelle fois dans la guerre sans que leurs droits et notamment «le droit de disposer d’eux-mêmes» soient préalablement reconnus.

Le Dr Mohammed-Lamine Debbaghine venait d’achever ses études de  médecine à Alger. En 1941, il se trouvait à la tête du PPA clandestin, Messali et ses compagnons ayant été arrêtés. A la lumière de maintes discussions à ce sujet, il ressort que les conditions qui ont présidé à l’élaboration de ce manifeste sont les suivantes.

Sétif passait alors pour la capitale politique de l’Algérie musulmane
Après avoir parlé des antécédents de la guerre 1914-1918 et de la situation qui prévalait en 1942 et un mois avant le débarquement des Anglo-Américains en Afrique du Nord, le Dr Lamine Debbaghine se trouvait à Sétif où il effectuait un remplacement au cabinet du docteur Ahmed Francis, confident et ami personnel de Ferhat Abbas. Sétif passait alors pour la capitale politique de l’Algérie musulmane à cause de la présence dans cette ville de personnalités connues: Ferhat Abbas, leader des Elus et de l’Union populaire algérienne (UPA), El-Hadi Mostéfaï, représentant le docteur Mohammed-Salah Bendjelloul, Ahmed Maïza, cadi, trésorier de l’Association des Oulamas.

Ferhat Abbas entretenait des relations avec les milieux musulmans et européens de tous bords, ainsi qu’avec les autorités officielles. Il lui arrivait parfois  d’appeler au téléphone le Dr Debbaghine, et de le recevoir  chez lui. Les discussions roulaient sur la guerre et la position que devaient prendre les Algériens. Le Dr Lamine n’excluait pas l’éventualité d’un débarquement en Afrique du Nord par l’un des deux belligérants (puissances de l’Axe ou puissances des alliés) et estimait qu’il fallait se préparer en conséquence.

Il ne fallait surtout pas répéter l’erreur de 1914-1918 où la France réussit grâce à la loi de 1912, à mobiliser les Algériens dans sa guerre contre l’Allemagne et ses alliés, notamment la Turquie, siège du Califat à l’époque.

Il fallait absolument adopter une position commune et ne pas aller à la bataille en ordre dispersé. Alors que Abbas à Sétif penchait pour les démocraties occidentales, Bendjelloul à Constantine, était pro-allemand comme du reste l’immense majorité du peuple en vertu de l’adage connu «l’ennemi de notre ennemi est notre ami».

Le Dr Debbaghine soumit à Abbas l’idée d’un document à préparer et qui serait destiné à telle puissance occupante, quelle qu’elle soit. Il rédigea un texte volontairement maximaliste qu’il remit à Abbas, sachant que celui-ci, porté au compromis, allait l’édulcorer. Ce qui intéressait Debbaghine, c’était surtout la conclusion où il avait fait admettre à Abbas une série de points d’une importance capitale:
  • libération des emprisonnés politiques,
  • libération de Messali Hadj reconnu «Chef national» de l’Algérie,
  • participation à l’effort de guerre conditionnée par la reconnaissance de  l’indépendance de l’Algérie et d’une armée algérienne combattant sous son propre drapeau.
Ce document portait les signatures suivantes:
  • pour l’UPA: Ferhat Abbas,
  • pour le PPA: Dr Mohammed-Lamine Debbaghine,
  • pour l’Association des Oulama: Cheikh Ahmed Maïza,  cadi (magistrat) trésorier de l’Association,
  • pour le docteur Mohammed-Salah Bendjelloul : El Hadi  Mostefaï,
  • le docteur Ahmed Francis, ancien combattant.
Robert Murphy, représentant personnel du président Roosevelt, parle en effet de ses contacts avec Ferhat Abbas

Le Dr Debbaghine se rend ensuite à Constantine pour voir le docteur Bendjelloul. Le jour où il le rencontra, le 8 novembre, les alliés opéraient leur débarquement au Maroc et en Algérie, et les troupes de l’Axe pénétraient en Tunisie. Il le persuada de s’aligner sur le document commun et de ne rien faire qui pût compromettre l’Union nationale en gestation. Celui-ci acquiesce et confirme l’adhésion de son représentant au Manifeste.

Salah Maïza entrera au Comité central du PPA-MTLD en 1951. Il avait abandonné en 1941 le poste de caïd dans l’administration pour rejoindre le PPA, fait rarissime à l’époque. Il était le neveu du Cheïkh Ahmed Maïza de l’Association des Oulama, cité plus haut. En 1942 il était très lié à Debbaghine et entretenait également à Sétif où il habitait des relations suivies avec Ferhat Abbas. Il admet l’existence de ce «manifeste» dont il a eu lui-même connaissance ainsi que l’identité de ses signataires.

Toujours, selon S. Maïza, «à la liste des signataires, il convient d’ajouter Benyoucef Chérif, Président de la Fédération des Djamaâs d’Algérie et Abdelkader Cadi de Batna, Président de la Fédération des Fellahs».

Maïza déclare avoir détenu un exemplaire du document en question mais qui a malheureusement disparu, dit-il, au cours de la grande répression de mai 1945 dans la région de Sétif.

Le bruit avait couru en cette fin de l’année 1942 que Abbas avait remis à chacun des représentants des puissances alliées, un exemplaire du Manifeste: USA, Angleterre, URSS et France représentée par Peyrouton, gouverneur général. Si cette information s’avérait exacte, il serait possible de retrouver le document dans les archives de ces  quatre puissances.

Robert Murphy, représentant personnel du président F. D. Roosevelt, parle en effet de ses contacts avec F. Abbas après le débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre 1942). Dans son livre «Un diplomate parmi les guerriers» pages 136 et 137 ; il écrit:

«Comme d’habitude, je reçus de nombreux visiteurs, souvent inattendus, notamment Ferhat Abbas qui, à cette époque était déjà un ardent nationaliste arabe. Il m’avait parlé à plusieurs reprises de l’indépendance de l’Algérie. Cette fois, sachant que je venais de rentrer de Washington, il désirait savoir ce que serait la position du gouvernement américain devant un Algérie autonome. Je lui répétai ce que je lui avais déjà dit:

«Les Américains approuvaient en général tous les désirs d’indépendance, mais nos buts en Afrique étaient limités par l’état de guerre et nous n’avions alors qu’un seul but: vaincre les nazis».

C’est ce document initial, remontant à novembre-décembre 1942 mais qui a été ultérieurement «édulcoré» qui allait servir de base à Ferhat Abbas pour son manifeste de 1943 où étaient reprises les idées –clefs du PPA:

Etat algérien, Assemblée algérienne souveraine élue au suffrage universel par tous les habitants du pays…

 
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