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Mémoire du M.T.L.D. (20 septembre 1950)

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Mémoire du M.T.L.D. (20 septembre 1950) à tous les gou­vernements, membres des Nations unies, sur la part de l'Afri­que du Nord et de l'Algérie en particulier aux préparatifs de guerre et sur la position du Mouvement national de libéra­tion au sujet de la Conférence interministérielle pour l'Afri­que du Nord du 12 août 1949.

La Conférence du 12 août, qui a réuni MM. Pleven, président du Con­seil, Jules Moch, Robert Schuman, René Mayer, Eugène Thomas, Dame­lon, auxquels se sont joints le général Juin, résident du Maroc, M. Edmond Naegelen, gouverneur général de l'Algérie, et M. Périllier, résident à Tunis, est venue concrétiser le sujet des appréhensions du peuple algérien. En effet, la situation internationale s'aggravant de jour en jour, le peuple algérien éprouvait la sensation de plus en plus nette qu'il était un simple instrument dans le jeu de la politique et de la stratégie internationa­les.

Les informations officieuses qui ont rendu compte de l'objet de cette conférence du 12 août transforment cette sensation en certitude. Les déci­sions de cette conférence se résument en quelques points précis :

1) augmentation des effectifs de l'armée française stationnés en Algérie. C'est là une première menace quand on connaît le rôle joué par les trou­pes dans les répressions. Or il s'avère que cette mesure est conditionnée par l'envoi de troupes anglo-américaines en Europe pour compenser le vide ainsi créé. Une mobilisation générale en Algérie nous est annoncée par M. Max Lejeune, sous-secrétaire d'État aux Armées, à l'issue des manoeuvres de Boghari, au début de ce mois de septembre. Les troupes constituées ain­si sont destinées non pas à défendre le territoire algérien, mais à combattre loin de leur pays ;

2) création d'usines d'armements destinées à alimenter les armées en matériel léger. Cela pose le problème de la main-d'oeuvre spécialisée: ce problème ne «serait résolu» qu'en faisant appel à la main-d'oeuvre allemande et italienne: Cette menace contre les travailleurs algériens, qui était déjà contenue dans le projet Schuman de « Pool charbon-acier », trouve en l'occurrence de nouvelles raisons d'être mise à exécution ;

3) maintien du statu quo politique, économique et social actuel par sou­ci «d'ordre et de stabilité». Ce qui veut dire pratiquement: renforcement de la répression qui sévit en Algérie depuis plusieurs années.

En prenant ces décisions, le gouvernement français a-t-il tenu compte de l'avis et de la volonté des Algériens qui sont les premiers intéressés ? Non !

Cette attitude du gouvernement français est sujette à deux remarques. La première est que cette attitude s'inscrit dans le cycle d'illégalité plus que séculaire instauré par une annexion du territoire algérien par la force et consacré par des notions d'ordre juridique qui n'ont guère eu et n'ont plus aucune valeur en regard des notions actuelles sur la liberté des peu­ples. C'est par l'ordonnance royale du 22 juillet 1834 que l'Algérie est devenue (art. 1- de cette ordonnance) « possession française ». Ce qui eut pour conséquence de soumettre le territoire annexé à la législation du territoire annexant. Le caractère de cette annexion a été précisé et modifié par de nombreuses lois organiques dont les plus importantes sont :

a) le décret du 4 mars 1848 qui déclare l'Algérie « partie intégrante du territoire français» ;

b) le sénatus-consulte du 13 juillet 1865 qui, dans son article premier, stipule : « l'indigène musulman est français » ;

c) le décret du 28 août 1884 dit « décret de rattachement de l'Algérie au territoire français » ;

d) l'ordonnance du 7 mars 1944 qui déclare les Algériens « citoyens français » et scinde la communauté algérienne en deux catégories de cito­yens ;

e) la loi du 20 septembre 1947 portant statut organique de l'Algérie, selon laquelle (article l-) « l'Algérie constitue un groupe de départe­ments.

Tous ces actes relèvent d'une volonté unilatérale, soit que le peuple al­gérien n'ait pas été appelé à se prononcer, soit qu'il ait eu l'occasion de dénoncer ces actes (ordonnance du 7 mars 1944), soit qu'il ait dans les as semblées délibérantes exprimé son refus par la voix de ses représentants unanimes (statut de l'Algérie).

La deuxième remarque est que le gouvernement français va à l'encon­tre de la volonté du peuple algérien en l'incluant d'autorité dans le systè­me stratégique de l'Alliance atlantique. Cette volonté n'a pas attendu ce jour pour s'exprimer. Déjà en 1948, dans son appel aux Nations unies, Messali Hadj écrivait:

« En ce qui concerne le peuple algérien et la condition tragique où il vit, nous déclarons qu'il n’est nullement disposé à servir de monnaie d'échange ou de mercenaires au service d’une coalition militaire quelconque.

« A ce titre, il se considérera comme n'étant lié à personne et libre de ses mouvements. Aussi, il saura en toutes circonstances continuer le com­bat pour sa libération nationale, en joignant ses efforts à tous les hommes et à tous les peuples qui sincèrement et honnêtement auront prouvé par les actes leur attachement à la démocratie et à la liberté des peuples encore dé­pendants.

Au mois de mars 1949, l'acte qui a inclus d'autorité l'Algérie dans le Pacte atlantique au titre de « trois départements français » a été dénoncé par le Mouvement national algérien dont l'expression la plus fidèle est con tenue dans les conclusions de la résolution rendue publique par le M.T.L.D. Cette résolution affirme que:

« Le peuple algérien, soulevé d'indignation à l'idée qu'il pourrait être une fois de plus la victime de marchandages éhontés, par la voix de son porte-parole et de son plus fidèle interprète, le Mouvement du triomphe des libertés démocratiques ;

« Flétrit d'ores et déjà tout acte qui serait de nature à aliéner sa per­sonnalité ;

« Dénonce toutes tractations qui seraient menées sous le signe d'un esprit rétrograde ;

« S'élève énergiquement contre tout état de fait qu'on tenterait de lui imposer ;

« Conteste une fois de plus le droit à quiconque de parler en son nom et de légiférer à sa place ;

« Affirme solennellement que lui seul est maître de ses destinées et ne veut être à là disposition d'aucune nation ou groupe de nations ;

« Entend ne plus servir comme monnaie d'échange et de chair à canon comme il l'a été au cours des deux guerres mondiales pour, en fin de compte, voir la domination colonialiste régner dans son pays ;

« Proclame ne participer à aucun conflit armé où ses intérêts seraient méconnus et ses aspirations ignorées. »

La Conférence du 12 août donne à ces positions de principe un carac­tère d'actualité aiguë. Il pose à la conscience algérienne et universelle la question de savoir dans quelle mesure on a le droit et le pouvoir d'entraî ner des peuples dans la guerre, cependant que les expériences antérieures ont démontré que les sacrifices consentis par ces peuples n'ont pas été ré­compensés à leur juste mesure ; bien pis, ils ont abouti à une aggravation de leur sort.

Ces vérités ne sont pas inconnues de tout le monde. Certains prati­quent consciemment une politique machiavélique qui consiste à utiliser le sang et les richesses d'un peuple dépendant, pour fortifier la prison dans la quelle on l'enferme et consolider les fers avec lesquels on l'enchaîne. D'autres pratiquent une politique d'opportunisme stratégique qui a fatale­ment pour effet d'aboutir aux mêmes résultats.

Il nous appartient d'éclairer tous ceux qui, directement ou indirecte­ment, ont pris des responsabilités tendant à retarder ou accélérer la marche de notre peuple vers sa libération.

Les appréhensions du peuple algérien ne sont pas le fait d'un parti pris quelconque. Elles ont leur fondement dans les expériences douloureuses qu’il, a vécues au cours des différentes guerres auxquelles il a été mêlé de­puis un siècle.

Chaque fois, le même processus se renouvelle d'une façon presque iden­tique. Comme un enfant, on allèche le peuple algérien par des promesses de liberté. Il croit pouvoir réaliser ses aspirations. Il offre les meilleurs de ses fils et de ses richesses. Alors, on lui jette un os à ronger. Puis, quand il manifeste son mécontentement, on le réprime comme un ennemi avec fé­rocité.

La guerre de 1870 a trouvé le peuple algérien soumis à une politique de colonisation systématique, caractérisée par l'exploitation économique et l'oppression politique, que les mesures du Second Empire ont prétendu atténuer. Cette situation a abouti à l'insurrection de 1871. La répression de l'insurrection « a été sans mesure. Elle a plutôt ressemblé à un acte de vengeance implacable qu'à l'application d'un châtiment proportionné aux méfaits commis » (Robin).

Le peuple algérien fut soumis à une contribution de guerre s'élevant à 36 millions de francs, chiffre énorme pour l'époque. Il subit une expropria­tion de ses terres portant sur deux millions cinq cent mille hectares. Il dut en racheter pour 50 millions de francs. Ses terres furent distribuées gratui­tement aux Alsaciens-Lorrains chassés par les Allemands avec la perte de l'Alsace-Lorraine par la France. Ainsi 210 centres de colonisation furent créés, comportant 296 097 hectares des meilleures terres. De 1904 à 1920, 940 concessions gratuites ont été attribuées, soit 905 centres de colonisation créés avec un million 370 196 hectares. En plus de ces expro­priations motivées par l'insurrection, la loi vint ajouter ses méfaits perfides qui ouvrirent la porte à des spéculations éhontées. Ainsi les lois du 26 avril 1873, dite loi Warnier, du 28 avril 1887 et du 16 février 1897 ont abouti finalement à faire passer 2 994 879 hectares des mains des proprié­taires algériens entre celles des colons.

À cette expropriation vint s'ajouter la répression politique qui s'appuya sur l'instrument de choix que constitue la loi du 28 juin 1881, tristement célèbre sous le nom de « Code de l'indigénat ».

La loi forestière du 21 février 1903 est une loi scélérate qui a instauré le régime de la responsabilité collective et a été l'occasion pour la colonisa­tion de faire subir au peuple algérien une politique de ruine et de désola­tion.

C'est dans cette atmosphère d'oppression politico-économique que le peuple algérien fut appelé à concourir à l'effort de guerre des Alliés.

Des promesses, là encore, n'ont pas manqué. « Vous pouvez retourner dans votre pays, disait, le 20 juin 1912, M. Poincaré, alors président du Conseil, à une délégation de musulmans africains qui s'étaient rendus à Paris. Soyez certains que la France fera bon accueil à ce que vous désirez comme des satisfactions légitimes à ce que nous considérons comme des compensations équitables de la charge nouvelle qu'on vous impose. » Et M. Moutet, qui rapporte ces paroles, d'ajouter, le 4 septembre 1926 : « Les Algériens sont retournés chez eux ils en sont même repartis en 1914 pour se joindre aux bataillons français de la Marne : ils n'ont rien obte­nu. »

Le 6 août 1914, le gouverneur général de l'Algérie de l'époque, M. Lutaud, s'adressait ainsi aux musulmans : « Demeurez nos collaborateurs et nos frères, et souvenez-vous que la France, à travers les siècles, fut toujours la nation du droit, de la générosité et de la justice. » Le 5 septembre 1914, il disait : « Elle sera glorieuse, cette vaillante armée d'Afrique. Et quand nos étendards africains rentreront criblés de balles, mais couronnés de trophées, vous revendiquerez une large part du triomphe. »

Le peuple algérien a participé à la guerre aux côtés de la France avec 146 000 combattants. 34 000 victimes sont restées sur les champs de ba­taille. Déjà le 11 novembre, l'éditorialiste de la « Dépêche algérienne » ter minait son article consacré aux prouesses des soldats algériens par ces mots:

« Cela, nous ne l'oublierons pas. » Mais tout fut oublié.

On oublia les morts, les disparus, les mutilés. On oublia les 30 000 travailleurs nord-africains employés dans les usines de guerre, la contribu­tion en nature qui, déjà en 1916, se chiffrait par 290 000 tonnes de blé, 185 000 tonnes d'orge, 168 000 tonnes d'avoine, 185 000 tonnes de lai­ne, 2 500 000 moutons, 60 000 bovins, 9 000 chevaux et mulets et 370 millions de francs souscrits.

Déjà pendant la guerre, des mesures avaient été prises pour renforcer les pouvoirs répressifs de l'administration algérienne en instaurant le systè­me de la mise en résidence surveillée par simple mesure administrative (loi du 14 juillet 1914 et décrets du 3 décembre 1916 et du 5 juin 1918).

Au lendemain de la guerre, il y eut la loi du 4 février 1919 qui avait la prétention de récompenser les sacrifices consentis par les Algériens. Mais la situation ne tarda pas à empirer. Des dispositions nouvelles tendirent à renforcer le système colonial aussi bien sur le plan politique que sur le plan économique. Le gouvernement Poincaré aggrava le régime des « dé­crets-lois » à partir de 1924. Ce régime renforçait les principes de l'écono­mie algérienne à laquelle on consacrait désormais le rôle strict d'économie complémentaire de l'économie métropolitaine. Ce qui eut pour résultat d'in­terdire à l'Algérie tout essor industriel. Sur le plan agraire, on accentuait le passage des terres des mains des Algériens entre celles des colons, grâce au décret essentiellement raciste du 24 septembre 1924 qui réservait l'ad­judication des terres domaniales aux « citoyens français d'origine européen­ne ». D'autres mesures racistes sont illustrées par le refoulement, en 1926, des ouvriers algériens de France en Algérie.

Dans le domaine politique, une action combien modérée, entreprise par l'émir Khaled, brillant officier de la guerre 1914-1918, se heurta aux mê­mes conceptions rétrogrades qui entraînèrent la dislocation de ce mouve­ment revendicatif et l'exil définitif de l'émir Khaled.

L'entre-deux guerres fut fertile en événements politiques. Des mouve­ments revendicatifs ou de libération nationale se créèrent. Les uns comme les autres se heurtèrent à la même intransigeance colonialiste. L'Etoile nord-africaine, créée en 1925, sera dissoute en 1937. Son chef, Messali, grand artisan de la lutte anticolonialiste, intervint à la S.D.N. en faveur de l'Abyssinie le 4 septembre 1935. Représentant de ce mouvement qui grou­pait autour de lui de nombreux leaders actuels tunisiens, algériens et maro­cains, il participa activement à la lutte du Front populaire en France. Après la dissolution de l'Etoile nord-africaine, Messali créa le Parti du peuple al­gérien. Avec d'autres compagnons de lutte, il fut arrêté en 1937 et ne sortit de prison qu'en 1939 pour être de nouveau arrêté un mois plus tard, lors de la déclaration de la guerre de 1939. Le P.P.A. fut dissous le 26 septembre 1939. Messali et ses compagnons furent condamnés à de lourdes peines par les tribunaux du gouvernement de Vichy en 1941.

Au cours de cette même décade, le mouvement réformiste prit naissan­ce dans le département de Constantine sous la forme de la Fédération des élus dont les leaders étaient le docteur Bendjelloul et Ferhat Abbas. Malgré le caractère purement revendicatif de cette politique et la conception antina­tionale de leur programme d'assimilation, ce mouvement vit ses espoirs ré­duits à néant avec le rejet du projet Blum-Violette par le parlement fran­çais. Les leaders de ce mouvement jugèrent utile de manifester leur confian­ce dans les promesses de la France en s'engageant volontairement dans les armées combattantes. Mais leurs espoirs furent déçus comme tous les au­tres combattants de 1939-1940.

Ainsi, lorsque les troupes alliées débarquèrent en Afrique du Nord, les anciens assimilationnistes se joignirent aux nationalistes et fixèrent le pro­gramme politique de ce front uni dans le « Manifeste du 10 avril 1943 ». Un an plus tard, un mouvement de masse considérable appuyait cette poli­tique. Les gouvernants français de l'époque, par la voix de M. Peyrouton, gouverneur général de l'Algérie, donnèrent l'accord du gouvernement pro­visoire à la réalisation de ce programme politique immédiatement après la fin des hostilités. Une commission dite des réformes musulmanes, instituée au cours de l'année 1943, aboutit piteusement à l'ordonnance du 7 mars 1944 contre laquelle se sont élevés tous les mouvements progressistes représentant l'opinion unanime du peuple algérien autour des « Amis du Ma­nifeste et de là liberté ».

Pendant ce temps, l'armée d'Afrique combattait vaillamment les trou­pes de l'Axe et les poursuivait victorieusement de Tunisie en Sicile, de Si­cile en Italie, d'Italie en France et de France en Allemagne. Cette armée comprenait 90 % d'autochtones. L'Algérie servit de grenier aux troupes al­liées et il n'est pas exagéré de dire que sans la participation du peuple algé­rien et maghrébin en général, les plans alliés eussent été sérieusement compromis.

Le 8 mai 1945, jour de l'Armistice, alors que le monde entier fêtait la victoire sur l'hitlérisme, le peuple algérien entendait exprimer son espoir de voir ses sacrifices pris en considération et aboutir à la réalisation de ses as­pirations nationales. Hélas ! des troupes françaises chargées de maintenir « l'ordre et la stabilité » se joignirent à la milice et provoquèrent une héca­tombe de 45 000 victimes. Les héros du 7e Régiment de Tirailleurs algé­riens, revenus couverts de gloire des campagnes d'Afrique et d'Europe, trouvèrent à leur retour leurs maisons détruites, leurs terrains saccagés, leurs femmes violées, leurs parents fusillés.

L'émotion considérable soulevée à travers le monde par ces événements a contraint le gouvernement français à accomplir un geste dans le but d'ef­facer l'impression pénible de sa politique de répression. Ce geste fut boiteux comme le statut auquel il donna naissance, statut qui eut le privilège de réaliser contre lui l'unanimité de l'opinion publique algérienne, exprimée par la voix de ses représentants des différentes tendances au sein des as­semblées législatives. D'ailleurs les quelques dispositions progressistes conte­nues dans ce statut ont été consciencieusement sabotées par ceux-là mêmes qui étaient chargés d'en assurer l'application. Pourquoi ? Pour la raison bien simple que la pression de l'opinion publique avait cessé de s'exercer. Il n'est pas de meilleur aveu que celui exprimé par un représentant autori­sé des conceptions colonialistes, M. Battistini, délégué à l'Assemblée algé­rienne, qui, dans la séance du 2 février 1950, intervenant au cours de la discussion sur la suppression des communes mixtes, déclarait : « D'ailleurs, parlons net. Je vous y ai, je pense, habitués, mes chers collègues. Le statut a été, à la vérité, voté dans un climat bien différent du climat actuel... En fait, on a voulu faire, au moins dans la forme, certaines concessions à cer­taines tendances du moment, à certaines revendications pressantes. »

La clé de la crise de confiance du peuple algérien vis-à-vis de la France est contenue dans l'état d'esprit qui se dégage de ces paroles qui ont en tout cas le mérite de la franchise. Elles sont venues s'ajouter aux expériences pénibles des événements qui ont précédé, accompagné ou suivi toutes les guerres.

La crise de confiance du peuple algérien s'applique non pas seulement à la France, mais à tous ses alliés passés ou futurs. Alors que la Charte de l'Atlantique et les déclarations des plus hautes personnalités mondiales affir maient solennellement que les buts de guerre des alliés étaient la libération de tous les peuples de l'oppression étrangère et la réalisation de leur indé­pendance nationale, à Alger « il a été reconnu, dans les accords Clark­Darlan, par tous les éléments français et intéressés et par les autorités mili­taires américaines, que les forces françaises aideront et appuieront les forces des États-Unis et de leurs Alliés pour chasser l'ennemi commun du sol de l'Afrique, libérer la France et réaliser la restauration de l'empire français ».

Les engagements de l'armée ont prévalu sur ceux des chefs d'États.

Et nous voilà aujourd'hui au seuil d'une nouvelle guerre. De nouveau, les militaires prennent le pas sur les politiciens. La situation du peuple algé­rien s'aggrave sur le plan politique, économique et social.

La politique d'assimilation est prônée de nouveau dans les milieux diri­geants. La personnalité du peuple algérien est de plus en plus étouffée.

Sur le plan économique, nous assistons à une spoliation de plus en plus poussée des masses algériennes qui viennent grossir les rangs du sous­ prolétariat des villes d'Algérie ou qui s'expatrient par centaines de milliers, en France notamment. Le chômage réduit la jeunesse et les familles algé­riennes à une misère dégradante. La répression économique réduit à la fa­mine les uns et terrorise les autres.

Les libertés élémentaires de l'homme sont bafouées.

La presse nationale est jugulée à travers l'organe du M.T.L.D., « L'Al­gérie libre », dont les vaillants défenseurs sont brutalisés et emprisonnés par milliers à Paris.

La liberté de réunion est pratiquement inexistante, même pour les parlementaires.

Le culte lui-même reste soumis au contrôle et aux pressions administra­tives.

La culture nationale est toujours étouffée et de larges masses mainte­nues dans l'analphabétisme.

Conclusion:

Telles sont les conditions dans lesquelles aujourd'hui on s'apprête à fai­re appel au peuple algérien pour se préparer à une troisième guerre mon­diale.

Le peuple algérien a un objectif net: réaliser sa libération nationale. Il voit à travers le monde d'autres peuples qui se sont libérés et d'autres qui se libèrent encore. Il voit à travers le monde un grand courant de sympa­thie qui l'aide dans sa tâche.

Les objectifs de lutte du peuple algérien et les objectifs de lutte de ceux qui veulent le faire participer malgré lui à une guerre mondiale ne peuvent être que contradictoires.

Si dans la guerre qui s'annonce, chacun des blocs a quelque chose à défendre ou à conquérir, le peuple algérien, lui, veut avant toute chose dé­fendre sa vie et conquérir sa liberté.

C'est pourquoi il considère qu'il est nécessaire de rappeler solennelle­ment que:

1° Il dénie à quiconque le droit de l'inclure dans son système de guer­re sans qu'il soit au préalable consulté et sans que ses intérêts soient re­connus;

2° Il réaffirme sa détermination d'agir uniquement en fonction des seu­les données qui garantissent effectivement le succès de son objectif qui est l'indépendance nationale ;

3° Il émet l'espoir que la course à la guerre fera place à la concorde internationale et que, tout au moins, les nécessités stratégiques ne fassent pas oublier ou mésestimer la volonté des peuples ;

4° En un mot, le peuple algérien ne pourra jamais se considérer l'allié de ceux qui méconnaissent son droit à la liberté et à l'indépendance.

À Alger, le 20 septembre 1950.

Pour le M.T.L.D.
Le secrétaire général
Hocine LAHOUEL

(Source : Cahiers algériens, 1er année, n°3, octobre-novembre 1950, pp13-23)

 
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