Les Accords d'Evian
(18 Mars 1962)
par Benyoucef Benkhedda
En 1961, les négociations entre le GPRA et le gouvernement français sont ouvertes officiellement. Dahlab va en être l’élément moteur. En août de la même année il est ministre des Affaires étrangères du GPRA, ce qui lui donne plus de poids aux pourparlers avec le partenaire français.
L’appel aux armes du Premier novembre 1954 n’a jamais fermé la porte aux négociations, bien au contraire. Les premiers contacts entre le FLN et le gouvernement français eurent lieu à plusieurs reprises de façon secrète et officieuse courant 1956.
C’est seulement en février 1961 que débuteront officiellement les vraies négociations avec la France. Elles se poursuivront pendant plus d’un an, jusqu’au cessez-le-feu du 19 mars 1962.
C’est qu’entre temps De Gaulle était revenu au pouvoir, et son discours du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination allait imprimer une nouvelle tournure au conflit algérien.
Divergences algéro-françaises
Le lutte héroïque de notre peuple conjuguée à la pression internationale avait mis de Gaulle dans l’obligation de proposer des mesures concrètes pour résoudre le conflit algérien qui coûtait de plus en plus cher à la France et la menaçait jusque dans son unité nationale. Sous quelle forme? Par l’autodétermination, c’est-à-dire l’organisation d’un référendum portant sur trois options: l’indépendance, l’association, la francisation.
De Gaulle, tout en rejetant l’indépendance et la francisation, choisit l’association «le gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec elle (la France) pour l’économie, l’enseignement, la défense, les relations internationales». C’est l’autonomie interne, c’est-à-dire la souveraineté limitée. Comme si cette limitation ne suffisait pas, de Gaulle fractionne la nation. Il conçoit des régions autonomes sur la base de communautés ethniques organisées suivant un régime de type fédéral «afin, dit-il, que les communautés diverses, française, arabe, kabyle, mozabite etc., qui cohabitent dans le pays, y trouvent des garanties quant à leur vie propre et un cadre pour leur coopération». Nous sommes ainsi en présence d’un système fédéral qui, plus est, se trouve arbitrairement fondé sur une visée discriminatoire, à la fois ethnique et régionaliste, aboutissant en fait au morcellement géographique de l’Algérie et à la fragmentation de son peuple.
A ce concept diviseur, le GPRA oppose celui de la nation algérienne formée d’un même peuple, façonnée depuis des siècles par une histoire et une culture arabo-islamique communes qui ont donné à l’Algérie son vrai visage et sa personnalité renforcée dans la lutte anticolonialiste. Aux côtés de ce peuple, une communauté dominante: la minorité européenne qui tient à la pérennisation de ses privilèges colossaux, et dont le statut futur doit être réglé, au gré du GPRA, dans le cadre d’un Etat algérien unitaire et souverain.
De Gaulle agite en outre la menace de la partition au cas où les Algériens se prononceraient pour l’indépendance. Le Sahara resterait alors sous domination française à cause de ses richesses en pétrole, ce pétrole qui sera la cause d’une prolongation de la guerre de trois ans.
Pour l’autodétermination et son organisation ce sont «toutes les tendances politiques» qui seraient représentées. C’est l’idée de «table ronde» qui est reprise et non le principe d’un FLN «représentant unique de la Résistance»(1).
Le désaccord est profond entre la conception gaulliste de l’autodétermination et celle du GPRA. Pour ce dernier, il y a des conditions politiques et militaires à remplir avant d’arriver à l’autodétermination. Il faut qu’il y ait cessez-le-feu d’abord, et le cessez-le-feu ne peut se concevoir sans l’accord préalable sur ses conditions.
Les premiers contacts entre délégués français et délégués du GPRA se solderont par l’échec de Melun (25/29 juin 1960) où de Gaulle demande ni plus ni moins la capitulation de l’ALN, rejetée ipso facto par le GPRA. Ce sont les manifestations populaires d’Alger et des grandes villes sous le drapeau du FLN, en décembre 1960, qui pousseront les Français à s’asseoir de nouveau autour d’une table pour les discussions avec le FLN. Commencées à Lucerne en Suisse le 20 février 1961, deux mois après ces événements historiques, elles feront apparaître des divergences fondamentales entre les deux délégations dont voici l’essentiel:
L’ordre public demeure toujours assuré par les forces françaises, «Le Sahara? Pas question, réplique Pompidou, le représentant de de Gaulle, aux délégués du GPRA; il ajoute: «Le Sahara, c’est une mer, elle a ses riverains; l’Algérie, c’est un de ses riverains et la France se doit de les consulter tous». Le problème de l’armée française est laissé à part; Mers-El-Kébir est revendiqué comme propriété française, à l’image de Gibraltar, enclave britannique en territoire espagnol. De Gaulle ne veut pas entendre parler «guerre», pas plus que de «ces-sez-le-feu», mais de «trêve». Une fois la trêve négociée, dit-il, il y aurait une déclaration du gouvernement suivie de celle du GPRA condamnant le «terrorisme» «ou tout acte de violence». Les «cinq» ministres emprisonnés seraient libérés alors et participeraient aux négociations.
Le GPRA refuse de discuter séparément du cessez-le-feu et des garanties d’application de l’autodétermination. Il ne veut pas réitérer Melun. Il rejette la «trêve» qui est la cessation des actions militaires entre deux parties, tandis que le cessez-le-feu règle au préalable les problèmes politiques et militaires, et n’est que l’aboutissement de discussions plus ou moins longues. Il repousse l’idée des «tendances» qui est un moyen de division afin d’isoler le FLN et rejette naturellement la partition du territoire.
A Lucerne, donc, les points de vue entre le GPRA et de Gaulle sont aux antipodes les uns des autres tant sur les solutions préconisées que sur la démarche envisagée pour y parvenir. De telles divergences, profondes, quasi-irréductibles, peuvent être résumées ainsi:
| De Gaulle | ↔ | GPRA |
| Autonomie interne | ↔ | Pleine souveraineté |
| Algérie amputée du Sahara | ↔ | Intégrité du territoire, Sahara compris |
| Morcellement de l’Algérie en ethnies | ↔ | Unité de la nation algérienne : il n’y a pas deux peuples mais un seul de culture arabo-islamique, et une minorité européenne étrangère |
| Table ronde | ↔ | Le FLN, interlocuteur unique |
| Trêve | ↔ | Cessez-le-feu |
Ainsi apparaît la conception gaulliste de «l’association»: une Algérie amputée de son Sahara, avec une présence militaire française garante des privilèges économiques de la France et de la minorité européenne fixée en Algérie(2). Cela explique pourquoi de Gaulle réclamait au profit de cette minorité la double nationalité, algérienne et française, que, d’emblée le GPRA rejeta.
On a prétendu que les accords d’Evian contenaient un certain nombre de dispositions secrètes. J’affirme qu’il n’y a jamais eu de clauses secrètes passées entre le GPRA et le gouvernement français. Ces accords sont tels qu’ils ont paru intégralement et publiquement le 19 mars 1962.
Si après l’indépendance, le gouvernement algérien a pu signer un quelconque accord sur les armes chimiques ou bactériologiques c’est à lui qu’il incombe de répondre et de fournir toutes explications utiles à cet égard.
En fin de compte, ne cessons jamais de le rappeler: les négociations algéro-françaises se sont terminées par une immense victoire de l’Algérie: son indépendance totale dans l’intégrité absolue de son territoire.
Une victoire considérable
La victoire du peuple algérien, on ne le répètera jamais assez, s’est terminée par le retrait d’une armée d’occupation de 500 milles hommes appuyés par 200 milles supplétifs (soit environ un soldat pour huit Algériens). Elle a acculé un million d’Européens enracinés dans le pays depuis plus d’un siècle à un départ massif vers la France. Surtout, elle a contraint la France à reconnaître solennellement à l’Algérie sa souveraineté nationale, pleine et entière, sans amputation d’aucune partie de son territoire, notamment celle du Sahara que les Français voulaient nous ravir.
Le peuple algérien a triomphé par la grâce de Dieu, et par l’engagement, l’abnégation et le savoir-faire de militants de la trempe de Dahlab. Membre de la délégation FLN aux négociations d’Evian, Dahlab a su donner la mesure de ses talents qui étaient aussi immenses que divers. Fin diplomate, l’intelligence constamment en éveil, il avait l’art d’user de son humour irrésistible pour débloquer les situations les plus ardues. Plein d’allant et de ténacité sous des dehors d’homme affable et réputé pour sa convivialité et la vivacité de son esprit, il fut sans conteste, parmi les artisans de la victoire de notre cause à Evian, celui qui avait le plus impressionné les Français par la pertinence de ses analyses, de son sens aigu des enjeux, l’habileté de ses interventions, et son pragmatisme plein de bon sens.
(1) Il s’agit d’un point de doctrine très important qui a permis au FLN de se positionner toujours en unique représentant du peuple algérien, et de décourager ainsi toute les manœuvres de l’adversaire visant à le «doubler» en lui opposant l’existence d’interlocuteurs concurrents ayant pour rôle de faire le jeu de la France autour de la table de négociations.
(2) Notons que la théorie gaulliste de «L’Algérie algérienne» n’était pas sans rappeler celle de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français sur «La nation algérienne en formation». Dans un discours prononcé à Alger le 11 février 1939, thorez soutenait que les Algériens ne pouvaient prétendre encore qu’à une nation en cours de constitution, dont la genèse s’est opérée laborieusement «dans le mélange de vingt races» à savoir: «descendants des Berbères, des Cartha-ginois, des Romains, des Arabes, des Turcs, des Juifs «auxquels se sont ajoutés des Grecs, des Maltais, des Espagnols, des Italiens et des Français.»


