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Voyage en Chine 1958

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Voyage en Chine
(27 novembre - 30 décembre 1958)
par Benyoucef Benkhedda

Du Caire, nous nous envolons le 27 novembre 1958 pour Pékin où nous arrivons le 3 décembre après avoir passé 3 jours à Moscou et survolé la Sibérie et la Mongolie.

chine_aeroportA notre arrivée à l’aéroport de la capitale chinoise, nous sommes reçus par le ministre de la guerre le Maréchal Peng Tuh-Huai avec les honneurs officiels: revue de troupes, hymnes nationaux, drapeaux divers flottant au bout des mats, présence de hautes personnalités chinoise et du corps diplomatique.

Notre résidence est l’ancienne ambassade des Etats-Unis.

Le soir nous dînons chez le Maréchal Peng Tuh-Huai. Crâne rasé, la soixantaine, portant l’uniforme de Mao, l’ancien commandant en chef des «volontaires» chinois de Corée nous prie d'excuser le Premier ministre Chou-En-Laï  et Tchen -Yi, ministre des Affaires étrangères retenu à Wouhan pour la session du Comité central.

Nous lui spécifions l’objet de notre voyage qui est une demande d’aide. Il nous renvoie au lendemain pour discuter concrètement de la question avec le ministre du commerce. La conversation roule sur l’Algérie, l’OTAN, l’Amérique, le conflit mondial. Le maréchal, d’un air détaché, dit: «Nous, en cas de guerre, nous pouvons mobiliser 150 millions d’hommes».

Le lendemain, 4 décembre, réunion avec le Vice-ministre du commerce Lei Jen-Min, assisté de hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères. Un sténographe relève tout ce qui se dit.

Nous brossons un tableau de la situation politique, militaire, économique en concluant par une demande d’aide en armes, finances et vivres et une aide diplomatique. Nous nous plaignons de ce que l’URSS et les états socialistes de l’Europe de l’Est n’aient pas reconnu le GPRA.

chine_reunionLe Chinois nous remercient et promettent d’étudier la question. Trois jours après, nous sommes reçus par le Premier ministre Chou-En-Laï. Entre temps, on nous a fait visiter le Musée (l’ancien Palais impérial) et l’exposition industrielle, fait participer à une réunion du comité afro-asiatique et assister à des manœuvres militaires conduites par le chef d’état-major de l’armée chinoise qui nous invité après dans son bureau. Il nous fait un exposé sur «les enseignements de la guerre révolutionnaire en Chine». Très subtil, délicat, évitant de heurter, le chef militaire chinois, à travers son exposé, nous donne indirectement des conseils sur la conduite de la guerre: unité des combattants et du peuple, politisation de l’armée, homogénéité des dirigeants, stratégie de longue durée. Les Chinois auraient-ils décelé nos faiblesses: divisions, séjour prolongé à l’extérieur, pensais-je?

Il remontait au début de la guérilla, développait longuement la lutte contre Tcheng-Kaï-chek en 1927, la longue marche 1934-1935, la guerre anti-japonaise et enfin la victoire en 1949. «Contre les Japonais, dit-il la guerre a duré 8 ans et nous avons eu un million de morts».  Il concluait: «les conditions de la victoire sont: un juste commandement, une juste théorie, envisager une guerre de longue durée.»

J’essayai à mon tour de parler de l’Algérie et de faire le point de la situation militaire en me mettant à la place de mes interlocuteurs chinois pour lesquels l’ennemi c’était l’Amérique. Je citais des chiffres qui soient en rapport avec leur entendement, notamment les chiffres des populations algériennes et françaises sans commune mesure avec la population chinoise.

«Supposez, toutes choses égales par ailleurs, que la Chine au lieu de se trouver à 10000 km de l’Amérique se trouve à une heure d’avion de l’Amérique, que sur son territoire vit une population de 65 millions d’Américains, le 1/10 de la population détenant les grands moyens de production et l’administration du pays, que l’armée américaine opérant en Chine soit forte de 45 millions d’hommes, voilà, dis-je dans quelles conditions lutte le peuple algérien».

chine_milLe chef d’état-major hocha gravement la tête car j’avais remarqué que lorsque nous citions des chiffres: 1 million d’Européens, 700 000 hommes des forces françaises; nos partenaires chinois ne réagissaient pas. Leurs naissances étaient de 16 millions par an.

Le 7 décembre, nous fûmes reçus par Chou-En-Laï assisté du maréchal Chen-Yi et d’autres personnalités.

Chou-En-Laï était au courant de nos demandes. Il commença d’abord par nous mitrailler de questions: superficie de l’Algérie, celles des bases d’appui, chiffre de la population contrôlée, provenance des armes, ressources financières, ressources du peuple, attitude des Français d’Algérie, attitude du FLN à leur égard, le soldat participe-t-il au travail de production, la position de Bourguiba, du sultan du Maroc, de Nasser, de la Libye, la stratégie militaire, la réforme agraire.

Lorsque nous eûmes répondu à ces questions, il déclara:

«Aider la révolution de l’extérieur c’est la condamner à plus ou moins brève échéance à l’essoufflement et à la défaite. Vous devez compter sur vous-mêmes» et il s’étendit longuement sur ce thème en s’appuyant sur l’exemple chinois.

Je pensais en moi-même: voilà une façon polie de nous renvoyer et je nous voyais retourner au Caire avec mission échouée, les mains vides.

Chou-En-Laï reprit: «Nous vous aiderons. Vous aurez les détails.»

Il défendit l’URSS et sa position à notre égard. Puis il nous questionna sur l’opportunité d’une déclaration commune à laquelle nous acquiéçâmes volontiers.

Le soir, un grand banquet était organisé en notre honneur où il y avait près de 2000 convives: des personnalités chinoise civiles et militaires ainsi que le corps diplomatique.

Chen Yi le premier se leva et prit la parole. A l’époque, les Yougoslaves traités de révisionnistes étaient dénoncés d’une manière impitoyable par les Chinois et Chen-Yi ne manqua pas l’occasion; après s’être élevé contre Dulles, le Secrétaire d’Etat américain, qui, dit-il, nous attaque de «droite» il s’en prit à Tito qui nous attaque de «gauche», qui a peu de points avec le marxisme et qui «remue sa queue de façon piteuse devant les dollars»; ce qui provoqua la sortie du chargé d’affaire yougoslave.

Je succédais à Chen-Yi au micro et mis l’accent dans mon discours sur l’Amérique et l’Occident solidaires de la France dans sa guerre d’Algérie.

Le lendemain, les visites reprirent: Palais des Ming, les 13 tombeaux, la Muraille de Chine, le musée de la Révolution, la faculté de médecine où l’histoire de la révolution chinoise et le marxisme prenaient autant de place que l’anatomie, les petits hauts fourneaux qui produisaient l’acier, quelques communes populaires où l’on voyait hommes et femmes travailler ensemble, portant le même uniforme.

La femme, nous a-t-on dit, est «libérée» des tâches du foyer, considérée comme «l’égale» de l’homme, participe à la production. Il nous a été donné de constater dans les communes populaires que les mères ne s’occupaient plus de leurs enfants. L’état les prenait en charge dans ses crèches et ses écoles, pendant que les parents étaient au champ ou à l’usine. A la campagne nous avons vu des femmes damer des pistes en soulevant et en abaissant de grosses pierres taillées cylindriques.

Privé de l’affection de la mère, quel genre d’hommes – ou de femmes – donnera ce système qui tend à supprimer la vie familiale?

Du point de vue hygiène, nous avons constaté l’absence de mouches, de moustiques, de moineaux nuisibles aux récoltes. On nous a affirmé que les rats avaient disparu. Les rues étaient propres. Pas de crachats, pas d’ordures, la prostitution avait disparu nous a-t-on affirmé.

chine_maoLe 11 à bord de l’avion personnel de Chou-En-Laï, nous fûmes conduits à Wuhan où nous fûmes reçus –suprême honneur- par Mao-Tse-Tong.

Wuhan est la capitale d’une province de 30 millions d’habitants – autant que les trois pays du Maghreb réunis- Elle est située sur le grand fleuve Yang-Tse, large à cet endroit de 1100 m, enjambé par un pont métallique dont la construction venait d’être achevée et qui faisait la fierté des communistes chinois: 1600 m de long, 80 m de haut, «édifié en deux ans» nous a-t-on dit.

Nous fûmes invités à dîner par le patron de la Chine  Mao-Tse-Toung qui nous reçut sur le perron de sa villa. Grand, robuste malgré son âge, revêtu de son célèbre uniforme, le front immense, il exprima son étonnement de voir notre délégation composée seulement de trois membres. Il nous introduisit dans sa bibliothèque où il se fit apporter une carte et il nous posa des questions, à peu près les mêmes que Chou-En-Laï, mais plus condensées.

Nous passâmes à table. D’une voix de patriarche, il nous parle de la guerre prolongée.

Nous le remerciâmes pour l’aide accordée par la Chine.

«C’est nous qui vous remercions, rétorque-t-il. L’Algérie rend service au camp socialiste, elle mobilise 700000 soldats du camp occidental.»

«Pour l’URSS qui ne vous a pas reconnus, dit-il: c’est à l’effet d’exploiter les contradictions occidentales.» Il nous demande de contacter l’ambassade de l’URSS.

Lorsque Mahmoud Chérif parle de l’ONU, Mao, calmement se tourne vers lui.

«Vous serez reçu à l’ONU avant nous». Chou-En-Laï et Then-Yi qui dînent avec nous interviennent rarement.

Mao parle peu, se montre prudent, plane sur les grands sujets: OTAN, Amérique, camp socialiste et reste dans les généralités. «Vous êtes, nous dit-il, dans la direction du vent de l’Est. »

Le lendemain, ce fut la visite au combinat sidérurgique de Whuan: 500000 ouvriers.

Après quoi nous nous envolâmes pour Hanoï en réponse à une invitation de Ho-Chi-Minh.

Celui-ci nous reçoit dans l’ancien palais du gouverneur général du Tonkin. Simple, alerte et vigoureux, Ho-Chi-Minh s’enquiert de notre président Ferhat Abbès qu’il avait rencontré en France en 1946. Il y avait là Van-Phan-Dung, Giap, Truong-Chinh ministre des Affaires étrangères. Ho-Chi-Minh: «Notre lutte est commune, notre ennemi est commun.»
«Nos deux luttes n’ont pas été simultanées, nous avons commencé trop tôt, vous avez commencé trop tard»
«Vous êtes plus avantagés que nous sur le plan international. Ho-Chi-Minh défend l’URSS; de notre temps, l’URSS et le camp socialiste pansaient leurs blessures. L’URSS n’a reconnu le Vietnam qu’en 1950, c’est peut-être votre intérêt qu’elle ne vous reconnaisse pas.»

Il critique la composition du FLN où il souhaiterait voir la présence des communistes algériens. Je lui explique leur politique en zigzag, leur fidélité au PCF et l’absence de solidarité concrète de ce dernier avec le peuple algérien (pas de grève, pas d’appels à la désobéissance militaire aux jeunes et aux travailleurs).

A Mahmoud Chérif qui faisait l’éloge de Ho-Chi-Minh d’une manière trop visible, celui-ci, gêné, répond:

«Vous me glorifiez, la victoire ce n’est pas Ho-Chi-Minh ou Giap – le montrant du doigt – qui l’a remporté, c’est le peuple. »

Pour Ho-Chi-Minh, «le camp socialiste» c’est une seule famille, il parle avec ferveur de l’URSS, ainsi que de ses ministres.

Nous revîmes à Pékin –Youdine, ambassadeur d’URSS organisa un lunch où nous fûmes conviés. Etaient présents tous les ambassadeurs des pays de l’Est et des pays communistes d'Asie. Youdine et Chen-Yi me faisaient face à table et à la droite de ce dernier était assis Dahlab.

A un moment, Chen-Yi se retourne vers Dahlab:

«Vous les Africains, vous avez les cheveux noirs comme les Chinois. Ce n’est pas comme ces russes aux cheveux blonds, ces impérialistes. » et il accompagnait ses propos d’un rire nerveux. Nous trouvâmes cette plaisanterie rude.

Ce n’est que plus tard lorsqu’éclata le conflit sino-soviétique que nous saisîmes la portée des propos de Chen-Yi. Notre présence à Pékin en cette année 1958 où le conflit était en état de gestation a dû certainement alimenter chez les dirigeants chinois le courant anti-russe.

A l’époque nous n’avons constaté aucune faille entre Russes et Chinois. Nous étions loin de penser qu’il existait un grave conflit interne qui les opposait. Lorsque les Chinois acclamaient «le camp socialiste» ils ajoutaient toujours «avec à sa tête l’URSS» et chez Youdine c’était l’affirmation de l’«amitié sino-soviétique».

Nous terminâmes notre visite en Chine le 20 décembre par un communiqué commun.

chine_armesNous eûmes auparavant un ultime entretien avec Chen-Yi. Le ministre des Affaires étrangères nous parla de l’absence relations de la Chine avec les puissances occidentales. «Nous garderons dit-il notre liberté vis à vis de l’Occident pendant 10 ans. Ainsi nous pourrons mieux aider les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine».

«La session du CC qui s’est tenue à Han-Koo a décidé qu’à la prochaine session Mao ne sera plus candidat à la Présidence de la République.»

«L’Occident prétend qu’il y a divergence entre nous et que Mao est usé, affaibli: Mensonges. En faisant cette proposition lui-même, Mao espère mieux se consacrer à la direction du Parti et du pays et garantir la ligne de l’orientation. Si l’année prochaine il est encore Président de la République il aura beaucoup de travail administratif et des servitudes à remplir qui l’useront. Nous, ses camarades, nous tenons à sa santé et à son repos pour l’étude des grands problèmes qui se posent à la Chine.»

Mao a-t-il, dès cet instant pressenti et défini la stratégie de la Révolution culturelle qu’il devait déclencher quelques années plus tard pour mobiliser à nouveau les énergies assoupies du Parti et se débarrasser de ses rivaux?

Cnine 4Il semble que jusque là Mao n’ait pas utilisé les méthodes draconiennes de Staline pour se maintenir au pouvoir. Il a travaillé avec un Comité central demeuré pratiquement le même depuis 1937. Staline a liquidé toute la vielle garde bolchevique des compagnons de Lénine. Kroutchev son successeur a éliminé tous les membres du Politbureau à l’exception de Mikoyan.

Voici l’aide chinoise à l’Algérie publiée pour la première fois.

Résultat du voyage en Chine: 29 000 armes individuelles.

De ce voyage en Chine, nous rapportions une aide substantielle en armes.

 
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