Recherche

Articles

La grève des huit jours

La grève des huit jours
(28 janvier au 4 février 1957)
par Benyoucef Benkhedda

La grève des huit jours fut un événement historique de premier plan dans la Guerre de libération, par la mobilisation de milliers d’hommes et de femmes dans les deux camps, algérien et français et par l’impact qu’elle a exercé sur le cours du conflit.

On ne peut en saisir la dimension et l’importance, et la juger sainement que si on la replace dans le contexte où elle s’est déroulée, international et algérien.

Sur le plan international, en octobre 1956, l’opinion publique dans le monde et en Algérie a subi deux chocs:

  1. l’agression des trois gouvernements de Grande Bretagne, de France et d’Israël,
  2. et le rapt par les forces françaises de l’avion des «cinq» dirigeants du FLN qui se rendaient de Rabat à Tunis. Il s’agissait de Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf et Khider accompagnés de Lacheraf leur conseiller. Une rencontre dans la capitale tunisienne devait les regrouper avec Bourguiba et Mohamed V afin de discuter de la paix en Algérie.
Ces deux opérations effectuées à une semaine d’intervalle soulevèrent une vague de colère et d’indignation dans le monde, notamment chez les Arabes du Golfe à l’Atlantique.

Les Occidentaux et leurs alliés s’alignent naturellement sur la position de la France
En Algérie la guerre à outrance est menée au nom de la défense de «l’Algérie française». Les Français ne cessent de considérer l’Algérie sous la fiction juridique de «trois départements français». Son administration continue à relever du ministère de l’intérieur à l’image de la Bretagne, du Roussillon ou de la Corse. Ils n’admettent «aucune ingérence extérieure» dans ce domaine puisqu’il s’agit de leur «possession», de leur propriété exclusive et, disent-ils, incontestée ! Ils affirment que le FLN, ce sont «quelques bandes de fellaghas», «des terroristes», «des brigands retranchés dans les montagnes», «sans aucune audience dans le pays». Quant à la population musulmane, il a été décidé une fois pour toutes qu’elle resterait à demeure «fidèle à la France». Les Occidentaux et leurs alliés s’alignent naturellement sur la position de la France. Ils lui apportent donc assistance, avec tout le poids que représente le Pacte Atlantique et ses énormes moyens diplomatiques, financiers, économiques et militaires.

L’ancien gouverneur général Soustelle avait entrepris de susciter l’émergence d’une «troisième force», expression d’un pseudo-nationalisme dans le but de l’asservir à ses desseins et l’instrumentaliser contre le FLN sur le plan politique.

Des espèces de «troisième force» à caractère militaire verront le jour qui s’orienteront vers la constitution de contre- maquis afin de semer dans l’ALN et la population musulmane suspicion et discorde et provoquer des redditions (tentatives de constitution avortées de groupes contre-révolutionnaires de Abdelkader Belhadj, Kobus (régions de Aïn Defla), de Bellounis (région de Boussaâda-Djelfa)).

Entre-temps, c’est l’aggravation de la guerre. Une guerre qui prenait de plus en plus une allure de guerre d’extermination que la France menait sous la conduite d’un gouvernement de gauche dit de «Front républicain», issu des élections législatives du 23 janvier 1956.

Après avoir contribué, le 1er février, à l’investiture de ce gouvernement dirigé par le socialiste Guy Mollet, le PCF (Parti communiste français) souscrit, un mois et demi après, à la loi du 12 mars 1956 sur «les pouvoirs spéciaux», en prétendant le faire au nom de «l’unité d’action de la classe ouvrière et des masses populaires» ! Pour le FLN c’était là l’exemple du double langage: le PCF dénonce bruyamment les mesures exceptionnelles tendant à aggraver l’état de guerre et la répression en Algérie, mais il les vote quand même, massivement, et s’en explique en invoquant sa détermination à œuvrer pour la négociation et la paix ! Son attitude équivoque suscite l’ire et l’indignation des chefs de la Révolution. Elle ne sera pas sans grever encore plus le contentieux lourd de méfiance et d’incompréhension qui séparait le FLN des communistes.

Les «pouvoirs spéciaux» répondaient aux besoins du gouvernement Mollet-Lacoste de porter l’effort de guerre à son paroxysme. Ils permettaient à l’armée française d’accroître substantiellement ses effectifs et d’être dotée de moyens qu’elle n’avait jamais eus auparavant. Et cela, dans un but unique: frapper «la Rébellion» à mort et «pacifier» à tout va. Grâce à cette loi, le gouvernement Guy Mollet portera l’effectif de l’armée française en Algérie de 200 000 à 400 000 soldats au cours de l’année 1956.

Sous couvert de restaurer impérativement «l’ordre et la sécurité», les soldats du contingent (les «appelés», ainsi qu’on les nommait) commencent à débarquer dans les ports algériens. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, à tous les partis, de l’extrême droite à l’extrême gauche, à toutes les confessions.

Contingent après contingent, c’est deux millions sept cents mille soldats (2 700 000), suivant les estimations françaises, qu’elle va ainsi précipiter dans la noria infernale d’opération dans une guerre menée par les Algériens pour leur indépendance.

La double exécution  Zabana et Ferradj a été vécue comme une provocation d’une gravissime portée
De leur côté les ultras en Algérie poussent aux positions extrêmes. Ils cherchent l’irréparable en exigeant l’exécution des condamnés à mort. La double exécution du 19 juin 1956 de Ahmed Zabana et Abdelkader Ferradj à Alger a été vécue du côté du FLN comme une provocation d’une gravissime portée appelant réplique immédiate et réévaluation de la situation en profondeur. D’autres exécutions capitales à Oran et Constantine suivront.

C’est le cycle infernal terrorisme – contre – terrorisme qui s’installe. A partir de l’été 1956, le contre-terrorisme européen apparaît comme une nouvelle donne sur l’échiquier de la guerre. Le comble de l’horreur sera atteint dans l’attentat de la rue de Thèbes (Boudriès et fils aujourd’hui) au cœur de la Casbah. La déflagration qui se produit dans la nuit du 10 au 11 août 1956 se solde par la destruction d’un gros pâté de maisons, bilan: 80 victimes et une centaine de blessés. Il sera prouvé ultérieurement que le crime a été commis par la «Main rouge». En réalité la «Main rouge» n’est qu’une enseigne fictive qu’utilisent les services de sécurité français pour camoufler leurs coups tordus. On l’accuse d’avoir assassiné en Tunisie le leader syndicaliste Ferhat Hachad en 1952.

Dans les années 1956 – 1957 la collusion administration – activistes ultras est une réalité, et elle fonctionne en assurant aux seconds un immunité de fait: on est policier le jour, et contre-terroriste la nuit.

Une multitude d’organisations contre-terroristes voient le jour. Toutes présentent des caractères communs: un racisme anti-algérien à fleur de peau et l’attachement forcené au credo d’une «Algérie française» pérennisant le maintien du statu colonial.

Le drame de la rue de Thèbes et le développement du contre-terrorisme acculent le FLN à une estimation très pessimiste de la situation. Il a désormais la certitude que les autorités françaises non seulement ne tenteront rien de concret pour neutraliser les «pousse-au-crime» européens et leurs acolytes, mais qu’elles en sont délibérément complices.

Le FLN passe à la stratégie de la bombe. Elles exploseront le 30 septembre 1956 au cœur de la ville européenne:  au Milk-bar , rue d’Isly (Ben M’hidi), au Cafétéria, rue Michelet (Didouche Mourad), et dans le hall du terminus d’Air France, immeuble Maurétania (Agha).

Au CCE, nous avions compris la nécessité qu’il y avait de hisser d’un cran le niveau qualitatif de la lutte, et d’être au diapason des défis auxquels les Français nous contraignaient en affichant d’emblée leur volonté d’«en finir rapidement et pour de bon avec le FLN». La solution miracle qu’ils préconisaient pour régler «la crise algérienne» tenait en un mot: «la pacification», c’est-à-dire la terreur instaurée de force, et la torture. Nous sentions clairement que nous étions d’ores et déjà entrés dans une phase de radicalisation impérieuse du conflit.

il fallait internationaliser l’affaire algérienne
L’idée, c’était de sortir du tête-à-tête algéro-français dans lequel la France s’obstinait à circonscrire le conflit, de dénoncer la minimisation de ce dernier aux proportions d’une affaire de pure «souveraineté intérieure», de briser la conspiration du silence sur une tragédie nationale abusivement assimilée à des «troubles locaux» opposant des Français autochtones à d’autres Français de souche européenne. Les Algériens, en quelque sorte, devaient prendre à témoin la planète tout entière pour démontrer qu’ils n’étaient pas Français, mais des Algériens ayant leur identité propre, et qu’ils se battaient pour recouvrer leur indépendance, tout simplement.

En d’autres termes, il fallait internationaliser l’affaire algérienne de manière à amener les autres nations à s’y immiscer et à forcer la France à faire droit aux revendications du FLN. La tenue prochaine de la XIème session de l’Assemblée générale de l’ONU, prévue pour décembre 1956, nous semblait offrir une excellente opportunité pour réitérer les exigences de notre Révolution et, cette fois, en les confortant par une démonstration populaire d’envergure, dépassant les frontières mêmes du pays. Un triple effet était recherché:
  • Crédibiliser la démarche du groupe des Etats arabo-asiatiques au moment où il introduirait sa demande de réinscription du problème algérien à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations Unies;
  • Convaincre l’opinion internationale que le FLN conduisait une véritable guerre de libération, et réduire à néant l’argumentation fallacieuse de l’ennemi selon laquelle l’Algérie est «partie intégrante de la République française»;
  • Affirmer avec force la représentativité du FLN, et sa qualité d’interlocuteur exclusif en cas de négociations.
Au niveau national et international, de tels objectifs révélaient leur nature stratégique exceptionnelle. Restait à dégager le vecteur capable de les inscrire dans une projection à la mesure de nos attentes.

Le principe d’une grève qui sorte de l’ordinaire et qui, par son empreinte profonde, marquerait de façon décisive le cours des évènements, fut donc retenu sans difficulté.

C’est dans ces conditions que le CCE prit la décision d’organiser une grève dont il fixa la durée à huit jours, décision prise au cours de la première décade de novembre 1956.

A notre grande déconvenue, la discussion de l’affaire algérienne devant l’Assemblée générale de l’ONU fut maintes fois retardée. Prévue d’abord pour le 10 décembre 1956, elle est différée au 20 du même mois, puis reportée au lendemain des fêtes de fin d’année (Noël et Jour de l’an), pour être fixée en définitive au 28 janvier 1957. Convaincu qu’il s’agissait là d’une date irrévocable, le CCE la retint pour servir de jour J au démarrage de la grève. Celle-ci sera donc observée du 28 janvier au 4 février 1957. Le 15 février 1957, donc onze jours exactement après la fin de la grève, elle adoptera une résolution de compromis à l’unanimité (77 voix pour, 3 absents dont la France). Dans cette résolution elle exprimait «l’espoir que, dans un esprit de coopération, une solution pacifique, démocratique et juste sera trouvée par des moyens appropriés, conformément aux principes de la Charte des Nations Unies». C’était une façon diplomatique de signifier que le problème algérien n’était plus tout à fait du ressort intégral de la France, et que l’ONU pouvait avoir son mot à dire à son sujet.

Entre l’inscription, le 15 novembre 1956, du problème algérien à l’ordre du jour de cette XIème session et le vote de la résolution du 15 février 1957 le concernant, deux mois pleins s’étaient écoulés, qui avaient complètement dépossédé le CCE de la maîtrise du moment à partir duquel la grève devait débuter.

premier jour de la grève, les légionnaires de Massu bouclent les «quartiers arabes»
Par arrêté du 7 janvier 1957, sur ordre de Lacoste, la responsabilité du maintien de l’ordre dans le nouveau département d’Alger, à l’autorité militaire, en l’occurrence la 10e division parachutiste du général Jacques Massu. Celui-ci reçoit carte blanche pour cette mission. Investi de compétences militaires, civiles et de police très étendues, il devient du jour au lendemain une espèce de proconsul nanti de pouvoirs quasi-illimités, une sorte d’administrateur de la loi martiale considéré comme seul maître à bord dans sa zone opérationnelle.

Durant le mois de janvier 1957, la 10e DP finalise son plan d’occupation et de quadrillage d’Alger: la surveillance des carrefours et des grands axes de circulation est renforcée; des barrages soutenus par des blindés contrôlent les voies d’accès à la capitale, tandis que des patrouilles aux aguets tiennent à l’œil habitants et passants, et assurent une présence supposée «dissuasive» de l’autorité militaire. Les quartiers musulmans sont enserrés dans un gigantesque corset de barbelés et de chevaux de frise. La Casbah, l’Aquiba, Belouizdad (ex-Belcourt), les vastes bidonvilles de la Cité Mahieddine, d’El-Madania (ex-Clos-Salembier), de Boubsila-Oued Ouchayah, d’El-Harrach (ex-Maison-Carrée) sont isolés et enclos sur eux-mêmes. On n’y entre et on n’en sort qu’en empruntant des couloirs obligés - trois à cinq par localité - où les militaires soumettent tout le monde à l’épreuve de la «poêle à frire». En quelques jours, la population musulmane s’est retrouvée prise collectivement en otage, dûment coincée entre les terribles mâchoires de l’étau parachutiste.

Aux aurores du 28 janvier - un lundi, premier jour de la grève -, les légionnaires de Massu bouclent les «quartiers arabes». Ils enfoncent les portes des maisons à coups de botte et de crosse, renversent meubles et ustensiles, perquisitionnent, et trient les habitants. Les vieux et les enfants sont chassés dehors en vue de créer malgré eux un semblant d’animation. Les hommes valides, eux, sont emmenés dans les camions GMC (General Motors Corporation). Direction: les quais du port, les diverses subdivisions du service de la voirie, les dépôts des chemins de fer, des tramways et trolleybus, certaines casernes, etc. Même dans la pagaille anarchique qui présida au «dispatching» des personnes embarquées manu militari vers ces lieux de travail improbables, un seul souci primait: montrer que, «bien protégés» par l’armée, les musulmans dans leur grande majorité avaient spontanément cessé leur mouvement.

L’effritement de l’organisation était dû à trois causes essentielles:
  • la dispersion des groupes fidas en quête de bases de repli et de reconstitution moins vulnérables, et leur affaiblissement par suite de l’élimination d’une partie notable de leurs effectifs;
  • la découverte par les paras d’importantes caches d’armes et de bombes, dans la Casbah notamment, ce qui amoindrissait d’autant le potentiel militaire de la ZAA et ses capacités de riposte;
  • enfin, les départs précipités au maquis des éléments recherchés et, surtout, l’ampleur des arrestations qui atteignaient des proportions stupéfiantes.
Investis de la mission de démanteler la ZAA, les paras avaient élaboré leur schéma de bataille en fonction de deux exigences péremptoires: la production «scientifique» du renseignement et son exploitation «industrielle», c’est-à-dire en série et à l’échelle d’une population entière. Cependant, pour accroître leur efficacité, une troisième exigence s’imposait en tant que catalyseur indispensable: la torture généralisée qui, dans la pratique de la 10e DP, étendue bientôt à l’ensemble des ‘unités spéciales» de l’armée française, conditionnait la bonne gestion des précédentes.

L’expression «Bataille d’Alger» évoque une période déterminée: celle au cours de laquelle la capitale et sa banlieue furent placées sous le joug de la 10e DP. Elles est une invention des chefs «paras» qui se sont vantés de l’avoir remportée haut la main.

Pourtant dans le contexte de lutte révolutionnaire de l’époque, les choses ont besoin d’être sérieusement nuancées. Car, cette «bataille» n’en fut pas vraiment une. Si l’on veut bien considérer qu’elle n’a été qu’un épisode d’une «guerre de partisans» dont la ligne de front est par définition instable, fuyante et souvent même inexistante, force est d’en conclure qu’elle n’a été pour le FLN qu’un avatar, certes lourd de son éclipse de la scène algéroise des mois durant, mais sûrement pas une déroute définitive. Massu aura beau s’en proclamer le vainqueur, sa victoire ne sera pour autant jamais que passagère. La preuve, c’est qu’après avoir perdu Alger en 1957, le FLN la reconquerra pour de bon dans la foulée des manifestations populaires de décembre 1960.

Dans un environnement de guerre révolutionnaire, il est donc impropre de parler de bataille au sens classique du terme: au même endroit, on peut parfaitement être gagnant un jour dans des circonstances données et essuyer une défaite cuisante dans d’autres, la fois d’après. Par commodité, on persistera cependant à user de ce mot pour désigner des confrontations armées qui, à des dates différentes se sont produites sur un site géographique précis, mais ont été sanctionnées par des résultats variables suivant les conditions du moment. La grande bataille de Djorf en 1955 dans les Nememchas, ne se réduit pas, ainsi, à une bataille unique: d’autres, de moindre importance, l’ont précédée ou l’ont suivie au même endroit. De manière semblable, il y a eu aussi non pas une seule bataille de Bouzegza, du Djebel Amour ou d’El-Milia, mais plusieurs où le sort des armes pouvait varier chaque fois.

Concernant Alger, la bataille qui s’y déroula pendant neuf mois - de janvier à octobre 1957 - ne fut pas totalement négative, loin s’en faut. Dans la capitale même, c’est-à-dire au niveau zonal, elle coûta sans nul doute au FLN des pertes humaines considérables, ainsi que le démantèlement de son organisation pour de longs mois. Mais, sur un plan plus général, elle engendra, aussi paradoxal que cela puisse paraître, des conséquences très largement bénéfique à la Révolution. De par son caractère éminemment répressif, de par les atrocités et les dépassements de toutes sortes qui l’ont jalonnée, la «Bataille d’Alger» a fait avancer la cause algérienne de manière on ne peut plus tangible:
  • confirmation de la représentativité du FLN, reconnu désormais comme unique porte-parole du peuple algérien;
  • échec de toute alternative fondée sur l’émergence d’une pseudo «troisième force»;
  • triomphe de l’idée d’indépendance au détriment du dogme éculé de l’Algérie française.
A cause même de la sauvagerie avec laquelle elle a été menée, cette bataille avait abouti à une évidence aux antipodes des espérances d’un Mollet, Lacoste, Massu ou Salan: non seulement elle se solda par un accroissement notable du prestige et de l’audience du FLN à l’intérieur de nos frontières et dans le monde, mais elle entraîna en outre la mise au pilori de la France pour les crimes inexpiables de son armée.

Les méthodes violemment répressives dont usèrent les paras pour tenter de casser la grève des huit jours firent découvrir au monde entier que l’Algérie était la proie non de «troubles internes» comme le prétendaient les officiels français, mais d’un véritable conflit armé entre deux parties irréductiblement opposées.

L’expression «Bataille d’Alger» est une invention des chefs «paras» qui se sont vantés d’avoir remportée haut la main
Alger, vitrine du pays, reflétait le visage de la guerre. La répression qui, jusqu’alors ravageait l’intérieur du pays, apparaissait maintenant au grand jour, et dans toute son horreur, au cœur même de la capitale. Elle n’épargnait ni les femmes, ni les vieillards, ni même les malades. Faite sans discernement, elle frappait toutes les couches de la population. En butte au même mépris, au même arbitraire, aux mêmes restrictions de leurs droits politiques, l’ouvrier et le commerçant, le fellah et l’étudiant se découvraient tous solidaires et unis dans les centres de torture, les prisons ou les camps d’internement. Partout, ils formaient bloc. Trois ans plus tard, avec l’arrivée de de Gaulle au pouvoir, il ne sera plus possible à ce dernier de constituer sa fameuse «troisième force» pour contrer le FLN: Massu l’avait sapée à sa racine. La grève avait, en effet, rendu obsolète une fois pour toute l’idée de «table ronde». Le FLN fut plébiscité par le peuple. Ce qui lui valut un surcroît d’autorité et permit à nos alliés et amis d’agir efficacement à l’ONU et auprès des autres instances internationales.

Les conséquences de la grève sur le plan militaire ne furent pas moindres. La fixation dans l’agglomération algéroise de 10 000 paras, la crème des unités d’élite de l’armée française, durant neuf mois, soulagea l’ALN dans les maquis; elle desserra l’étau sur les wilayates 3 et 4 qui purent ainsi se réorganiser et se livrer à des attaques plus pugnaces contre les forces colonialistes. Aux frontières, cela eut pour effet de gêner la construction des barrages électrifiés que les katibas réussissaient encore à franchir. Enfin, l’ALN se renforça en qualité par suite de l’afflux des éléments citadins, souvent compétents, qui étaient parvenus à échapper aux mailles du filet tendu par l’armée et la police à Alger.

En France, la grève eut une influence déterminante sur le ralliement massif au FLN des travailleurs émigrés. L’USTA, syndicat d’obédience messaliste, entreprit de saboter cette grève en en décrétant une autre d’une durée de 48 heures seulement. En agissant de la sorte pour créer la confusion, elle ne fit qu’ouvrir les yeux à nos compatriotes qui demeuraient encore abusés par la propagande messaliste leur faisant croire que la Révolution et les maquis étaient contrôlés par le MNA. La grève des huit jours en entraînant le basculement définitif de l’émigration algérienne dans le camp FLN, rehaussa considérablement le leadership de celui-ci en France et en Europe. Le MNA qui entretenait l’équivoque parmi les délégations afro-asiatiques à l’ONU, sur les véritables promoteurs de la Révolution algérienne, fut démasqué, et perdit pour de bon la partie. L’audience internationale du FLN, désormais sans concurrence, en sortit renforcée dans des proportions plus que satisfaisantes.

La «Bataille d’Alger» a été sans contexte particulièrement désastreuse pour la ZAA. Mais, sous d’autres aspects, elle sera plus désastreuse encore pour la société française et ses dirigeants, à en juger par les désagréments et les déconvenues qu’elle leur causa à profusion. Les dommages politiques induits à terme seront en effet quasi-irréparables:
  • éclatement au grand jour du scandale de la torture avec ses immenses répercussions en France et à l’étranger;
  • l’honneur de l’armée française terni par ses pratiques barbares, systématisées à l’échelle de tout un peuple;
  • la France frappée de plein fouet dans son crédit moral de «patrie de la liberté et des droits de l’homme»;
  • cassure du pays entre partisans et adversaires d’une guerre à outrance en Algérie, aussi résolus les uns que les autres;
  • Enfin et surtout, une IVe République sapée par ses contradictions internes, atteinte dans ses ressorts intimes et entamant un processus de déliquescence annonciateur de son effondrement tout proche.
Faire le bilan de la «Bataille d’Alger», c’est faire d’abord le bilan de la grève des huit jours, qui fut directement à l’origine de son déclenchement. Si au plan international, notamment, cette grève a majoré le poids du FLN de façon substantielle, elle constitue en revanche une page noire que la Révolution avait dû assumer vaille que vaille. Même cantonnée à l’espace de l’agglomération algéroise, ses péripéties dramatiques furent ressenties à l’époque comme un drame national par le peuple algérien dans son entier. Aujourd’hui encore, elle demeure dans nos consciences une tragédie d’une gravité incommensurable, dont même les manifestations de décembre 1960 ne parviendront jamais à compenser tout à fait le funeste souvenir.

Pour autant qu’il faille conclure, il reste que, malgré les dégâts humains et matériels qu’elle a engendrés, la grève des huit jours a fait avancer notablement la cause de la Révolution algérienne. Désastre sur le plan militaire, elle a été une victoire politique et psychologique incontestable qui plaça désormais la France en position inconfortable vis-à-vis aussi bien de ses alliés que de l’opinion publique internationale. De ce point de vue au moins, elle n’aura pas été vaine, ne serait-ce que parce qu’elle aura été un révélateur sans pareil pour éclairer à leur juste mesure les enjeux et les finalités stratégiques du conflit.