La Traversée du Maquis
( mars, avril, mai 1957 )
par Benyoucef Benkhedda
Je revis Dahlab dans une maison, sur les premiers contreforts de l’Atlas Blidéen. Là, nous nous débarrassâmes des habits civils et nous revêtîmes des habits usés. La nuit venue, nous chaussâmes des pataugas, et nous voilà partis vers une nouvelle aventure.
Boukernine
Cinq ou six gourbis en flanc de montagne, une petite dechra: c’est le poste qui donne accès au PC de la wilaya 4, pour ceux qui arrivent de Blida et de sa région. Nous y parvînmes peu avant le point du jour, guidés par un agent de liaison. Un laissez-passer du responsable du FLN-ALN de l’Organisation est obligatoire. La veille Abane et Krim s’étaient vu refuser l’accès au PC de Slimane Dehilès (Si Sadek), chef de la wilaya, parce qu’ils ne disposaient pas de ce précieux document. Ils eurent toutes les peines du monde à faire admettre leur identité réelle à Ahmed Ferroukhi, chef de poste, flanqué de djounouds armés. Fort heureusement pour moi, je connaissais personnellement Ferroukhi, ancien militant de Blida. Nous nous revîmes avec joie, et nous devisâmes toute la nuit jusqu’à ce que le soleil parût à l’horizon. Nous nous réfugiâmes, dans la forêt, population et djounouds, à l’abri des avions qui venaient très souvent bombarder la dechra. Vers la fin de la matinée, un guide envoyé par Si Sadek, vint nous chercher et nous conduisit à Djerrah, que nous atteignîmes après six heures de marche.
Djerrah
Djerrah, deux cabanes accolées entre elles: c’est le PC de Si Sadek. Nous y restâmes deux jours. C’est là où le CCE, amputé de Ben M’hidi, tint son ultime réunion en territoire national. Nous nous trouvions devant une situation des plus graves et des plus préoccupantes.Maquis 1
- Alger, admirable plaque tournante de la Révolution, perdue;
- le CCE, coupé du jour au lendemain des wilayate et de l’extérieur;
- la dissidence croissante des chefs des Aurès-Némenchas suivie par celle de la base de l’Est dirigée par Amara Bouglez;
- Boussouf et son état-major qui contestent à partir d’Oujda les décisions du Congrès de la Soummam;
- les rapports tendus avec les «Cinq» détenus en France à la prison de la Santé;
- les maquis souffrant d’un manque effarant d’armes;
- l’aide extérieure financière et matérielle presqu’inexistante, sans compter le vide causé par la disparition de Ben M’hidi qui pesait sur nous.
Nous nous scindâmes alors en deux groupes, pour des raisons de sécurité: Abane et Dahlab en direction du Maroc, Krim et moi-même en direction de la Tunisie.
L’étape Djerrah – Sbaghnia
Après avoir salué Abane, Dahlab, Si Sadek, Saïd Harmouche, le médecin de la wilaya et tous ceux qui s’étaient rassemblés pour nous regarder partir, nous nous enfonçâmes, Krim et moi, dans la forêt des Beni Salah, le cœur serré par la séparation de nos compagnons, nous demandant si nous nous reverrions un jour et si nous arriverions à atteindre notre but: la Tunisie.
Je marchais au milieu de la file de plusieurs djounouds, sous un ciel limpide de ce début de mars, la poitrine dilatée par l’air pur de l’Atlas et l’odeur agréable des plantes sauvages où dominait le marrube, au milieu d’une nature printanière, que je ne me lassais pas de contempler, avec le sentiment d’avoir été délivré de l’atmosphère oppressante de la capitale, et d’avoir échappé miraculeusement à la mort. J’étais comme un ressort longtemps comprimé, qui, soudain, se détend à l’air libre. De temps en temps nous croisions des civils qui nous saluaient.
Ce n’est qu’à l’étape d’arrivée qu’on me remit un colt. J’avais fait le trajet sans armes à cause de la pénurie qui existait, encadré par des djounouds en avant et en arrière. Krim qui avait déjà l’expérience du maquis et qui, lui, était armé, me confia, avec un sourire amusé et sarcastique, que pour tous ceux que nous avions croisé en route, j’était un prisonnier conduit vers son lieu d’exécution.
Sbaghnia
En arrivant, le soir, à Sbaghnia, je fis la connaissance de Si Lakhdar, commandant la zone 1 de la wilaya 4. Jeune, bien bâti, Si Lakhdar était ce jour-là taciturne. Son chef le colonel Si Sadek, lui avait réclamé ses meilleurs compagnons pour en faire le commando de la wilaya, et il était affligé de s’en séparer.
Le commando avait pour principale tâche la récupération des armes auprès de l’ennemi. Aux côtés de Si Lakhdar, Rabah Zerrari, dit Azzedine, animait la soirée par des hymnes et des chansons, ou danses au rythme des battements de mains. Il y avait de la joie ce soir-là; l’unité revenait de la région de Omaria (ex-Champlain) où elle avait récupéré des carabine US et des munitions, à la suite d’une embuscade tendue à un régiment de cavalerie de l’armée coloniale. En cours de chemin nous traversâmes des villages brûlés. Certains étaient encore habités. Il y avait encore de quoi manger, car la répression n’avait pas atteint l’ampleur des années 1958 et 1959 et la famine des populations montagnardes avec les opérations Challe (Jumelles, Pierres précieuses, etc.) Nous longions les crêtes de l’Atlas derrière Hammam Melouane. Nous nous immobilisions sous les arbres à chaque alerte; j’entendais pour la première fois, des rafales de mitrailleuses venues du ciel. L’alerte passée, nous reprenions la marche.
Sbaghnia – Baâta
Nous passons au milieu de quelques mechtas aux maisons calcinées par les bombes incendiaires. Nous pénétrons en «zone interdite». Tout être vivant, animal ou humain, qui bougeait, devenait la cible pour l’artillerie ou l’aviation.
Ce qui frappe dans ces montagnes de Chréa à Lakhdaria c’est l’extrême pauvreté des habitants. Lorsque nous pénétrons dans les gourbis, nous étions très heureux de trouver une natte d’alfa pour dormir, de la galette d’orge et du petit lait.
A Baâta où nous arrivâmes dans un état de fatigue extrême, nous eûmes droit à la viande de chevreau. Nous dormîmes aussitôt d’un profond sommeil, malgré les puces et les poux qui nous dévoraient littéralement.
Baâta – Talalef – Boukrène – Boukhalfoune
Au départ, on mit à ma disposition un mulet. Pour la première fois de ma vie, je montais sur une telle bête. Craignant de rouler dans le précipice, je l’abandonnais et me mis à marcher à pied, me sentant plus en sécurité jusqu’à Boukrène. Là, nous prîmes un jour de repos.
Le lendemain, nous longions une piste sur la crête pendant la nuit. Le panorama au clair de lune était magnifique dans cette régions de Talalef.
Nous traversions la route nationale, limite entre la wilaya 4 et la wilaya 3, proche de Lakhdaria.
Boukhalfoune
Pendant que nous circulions, la nuit, à partir d’un col, on me montra Alger qui brillait de mille lumières. La vision de la capitale que je laissais loin derrière moi, avec le souvenir de tous ceux que j’avait connu dans la lutte m’étreignit. J’avais l’impression de fuir, de les abandonner et un sentiment de honte monta en moi. Déjà je regrettais la décision prise de sortir pendant que la colonne poursuivait inlassablement sa marche vers l’Est.
Nous fîmes une halte à Benitas et une autre à Ouled Yahia Moussa.
Yahia – Moussa
Nous nous trouvons en wilaya 3, à Ouled Yahia Moussa, le village de Krim où nous sommes pris dans un tir de mortier. Nous nous jetons à terre pour éviter les éclats.
Maquis 2Puis les étapes s’égrènent: Ibergouguen, Mechtrass, Abdelmoumen, Taglah. Dans les environs de Larbaâ-Nathiraten (ex-Fort National) et Aïn-el-Hammam (ex-Michelet).
Nous atteignîmes le Haut Djurdjura où le décor change: montagnes escarpées, villages perchés sur des mamelons, entourés de figuiers de barbarie et d’oliviers, forêts de chênes prenant un éclat magique au clair de lune, eaux ruisselantes de partout; rigorisme kabyle qui se traduit par la prière en commun accomplie par les civils et les militaires, interdiction de fumer observée strictement, forte discipline imposée à tous. L’emprise du pieux Mohammedi Saïd, chef de la wilaya 3 se fait sentir jusqu’à la base.
Une nuit où nous dormions dans je ne sais plus quelle dechra, la maîtresse de maison vint nous réveiller brusquement: une patrouille de l’armée française (les habitants disaient La France) avait fait irruption dans l’agglomération. La dame nous poussa aussitôt dans l’étable où après avoir déblayé la bouse de vache, elle découvrit une grosse dalle qu’elle souleva et nous précipité dans un trou. Elle referma le trou avec la dalle et la recouvrit avec de la bouse. Nous nous trouvions dans un abri exigu, serrés les uns contre les autres, avec une petite ouverture grillagée pour l’aération, et nous grelottions de froid. Le souvenir de ma carte d’identité – une fausse – que j’avais oubliée dans ma précipitation sous l’oreiller me glaça d’effroi. Je la voyais découverte par les militaires faisant irruption dans la maison, fouillant et la pauvre famille arrêtée, torturée, contrainte de leur montrer la cache et de nous dénoncer. Pendant une heure ce cauchemar me remplit d’angoisse jusqu’au moment où l’on vint nous délivrer et nous annoncer la fin de l’alerte. Ma première question fut: «la carte d’identité ?», «Je l’ai prise et camouflée» répondit la vieille kabyle avec un sourire plein d’indulgence, et elle alla me la rechercher. Je saisis aussitôt la carte et la déchira en mille morceaux. Admirables femmes kabyles pleines d’expérience et de sang froid., qui veillaient sur nous avec vigilance et sans défaillance.
Laroussa
Le 20 mars nous arrivâmes à Laroussa. Notre arrivée coïncida avec celle des cadres de la wilaya, convoqués par Mohammedi Saïd pour une réunion. Celle-ci se tint le lendemain, en notre présence Krim et moi. Fort heureusement elle ne dépassa pas la journée, car le soir, quelques heures après que nous eûmes quittés Laroussa, de vives fusillades et le grondement sourd de canons vinrent ébranler le silence de la nuit, et nous réveiller en sursaut alors que nous dormions à Igoulaf, tout près de Laroussa à huit kilomètres de Aïn-el-Hammam (ex-Michelet). Nous apprîmes que la dechera avait été encerclée, bombardée et mitraillée.
Cette opération fut déclenchée la nuit même où prit fin la réunion des cadres de la wilaya 3 convoqués par Mohammedi Saïd qui ne dura, heureusement, qu’une journée.
Vers la fin du mois de mars, nous arrivâmes à Izallaguène.
Izallaguène
Izellaguène, à quelques kilomètres d’Ifri, un des hauts lieux de la Révolution, là où, sept mois plus tôt, s’était tenu le fameux Congrès de la Soummam: C’est une grosse dechra. Nous y arrivâmes après une étape des plus dures: froid vif, vent glacial, pluie avec bourrasque de neige, chemins rocailleux, nuit sans étoiles. Le guide nous avait annoncé une heure trente de marche. Nous mîmes six heures pour accomplir le trajet. Je ne distinguais rien à un mètre. Pour suivre la colonne, j’avais placé sur le dos d’un djoundi devant moi un mouchoir blanc dont la faible clarté me guidait tant bien que mal dans cette nuit noire.
Nous longeâmes la rive gauche de la Soummam où nous surprit le Ramadhan. Le premier jour, Krim et moi-même réunîmes djounouds et population et leur annoncèrent qu’il est permis à un musulman de rompre le jeûne lorsqu’il accomplissait le djihad. Nous donnâmes nous-mêmes l’exemple en rompant le carême devant eux. Tout le monde suivit. Mais après avoir quitté la dechra, nous apprîmes que chacun s’était remis à jeûner malgré le froid, la faim et les contraintes imposées par la guerre. Dans toutes les dechra où nous passâmes, toute la population – djounoud compris – observait le Ramadhan.
Nous arrivâmes au sud de Béjaïa où nous traversâmes à pied la rivière de la Soummam et nous suivîmes la côte méditerranéenne jusqu’à Béni-Mansour. De là, nous remontâmes vers les Babors, montagnes et escarpées, s’élevant jusqu’à 2 000 mètres à 20 km seulement de la mer, d’une beauté incomparable avec leurs gorges profondes, leurs chutes d’eau, leurs torrents tumultueux, la verdure partout, les sommets couverts de neige. Après quelques heures de marche, nous débouchâmes sur Tamesguida, au nord de (ex-Saint Arnaud), face à Serdj-Ghoul (la selle de l’ogre) dont l’énorme masse en selle de cheval se profilait dans le ciel au soleil levant.
Nous avions pénétré dans la wilaya 2 (Nord-constantinois). Ici moins de rigorisme: le jeûne n’était pas pratiqué de même que la prière ou l’interdiction de fumer. Ben Tobbal, chef de la wilaya 2 était moins sévère en matière religieuse que son homologue de la wilaya 3, Mohammed Saïd.
Nous traversâmes d’interminables forêts de chêne-liège en direction de Jijel, dont la région était sous le commandement de Hadj Khouna. Hadj Khouna s’était déjà signalé dans les années 40 en se portant volontaire dans la guerre de Palestine. Il nous accueillit à l’entrée de son PC, en nid d’aigle: une grotte dans le flanc d’une montagne à pic, au pied de laquelle grondait un torrent fracassant.
Beni-Sbih
Après plusieurs étapes, aussi monotones les unes que les autres, nous arrivâmes au nord de Constantine, à Beni-Sbih, en zone interdite, au PC de Lakhdar Ben Tobbal. Ce fut ma première rencontre avec Si Abdellah, le successeur de Youcef Zighoud, mort le 20 septembre 1956. Visage mongol, petit de taille, un air gauche, flottant dans une tenue de para léopard qui lui allait trop large. Il était entouré de Ali Kafi, son adjoint, Alloula Benbatouche, son secrétaire (un licencié en droit) et Lamine Khane, médecin de la wilaya.Maquis 3
Après avoir été informé de notre dessein de sortie, Ben Tobbal exprime la même intention. Il la justifiait, afin, disait-il, de hâter l’envoi d’armes et solutionner le différend avec la base de l’Est. Nous dûmes attendre près de 15 jours pendant lesquels il a réglé sa succession à la tête de la wilaya 2 qu’il confia à Ali Kafi.
C’est à Beni-Sbih que je connus l’alerte la plus sérieuse. Un matin, nous devisions au PC de Ben Tobbal lorsque dans le ciel apparut un avion «Norane». Nous nous précipitâmes sous les arbres. De là on pouvait voir l’avion évoluer dans le ciel, se perdre derrière la montagne, revenir ensuite. A chacune de ses évolutions, il était suivi par un vol de corbeaux qui, d’instinct, avaient appris à suivre ces engins annonciateurs de cadavres à venir, tandis que moutons, chèvres et bêtes de somme se réfugiaient d’eux-mêmes dans la forêt. L’alerte se solda par la mort d’un mulet resté attaché malencontreusement à un arbre par le commandant Kaci qui revenait de Tunisie, et qui fut fauché à bout portant par les balles d’une mitrailleuse 12/7. Ce qui fit dire aux djounouds, sur un ton de plaisanterie: «Kaci, ton mulet est mort en moudjahid».
Béni-Salah
Après avoir traversé les régions d’El-Harrouch et de Guelma, nous pénétrâmes dans l’immense forêt des Béni-Salah – territoire de la base de l’Est – frontalier avec la Tunisie, vidé de sa population. Seuls les djounouds y vivaient en grandes unités, 100 à 200 hommes, logeant dans des baraques construites en pleine forêt, et disposant de pièces lourdes braquées vers le ciel. Les Français n’avaient pas encore «mis le paquet» et la ligne Morice n’était pas encore construite. On pouvait encore franchir la frontière sans trop d’encombres.
Nous pûmes fouler la terre tunisienne devenue «terre promise», à la mi-mai 1957.
Ces fellahs qui constituent l’ossature de l’ALN au milieu de laquelle nous avions vécu Krim et moi-même au cours d’une randonnée de deux mois et demi, m’ont laissé une profonde impression pour leur bravoure, et leur esprit d’abnégation et de sacrifice. Ces hommes et ces femmes qui hébergent, renseignent, servent de guides, montent la garde, font le coup de feu à l’occasion, soignent, collectent les fonds, ravitaillent en effets vestimentaires, en armes, en médicaments, nourriture, etc. Voilà le milieu où nous avons vécu deux mois et demi, où se meuvent les djounouds de l’ALN. Malgré la répression féroce et les dures conditions du maquis, le moral est toujours bon. Plus que tout autre idéologie, la foi islamique est là pour ranimer les énergies défaillantes, consoler les victimes, donner du tonus à ceux qui affrontent l’ennemi avec la certitude d’entrer au paradis, s’ils tombaient au combat.
Cependant, ce qui revenait sans cesse au cours de notre marche, avec les djounouds ou leurs chefs, ou la population, c’était la sempiternelle question des armes: Des armes ! Des armes ! Tout le monde en réclamait.
Dès que nous traversâmes la frontière, nous nous rendîmes à Ghardimmaou où nous pûmes goûter le luxe de nous déplacer en voiture jusqu’au Kef. Là nous rencontrâmes Amara Bouglez, le seul chef militaire que nous rencontrâmes, puis nous entrâmes à Tunis.
Tunisie
Devant quelle situation se trouve le CCE à sa sortie?
D’abord en Tunisie, les chefs des régions frontalières wilaya et base de l’Est sont hostiles au CCE.
Nous avions appris à Alger la mort de Mostefa Ben Boulaïd, mais aucun détail ne nous était parvenu. Le problème de sa succession donna lieu à des dissensions graves et des règlements de compte sanglants, opposant des clans rivaux, revêtant parfois l’aspect de luttes régionales. Aurassis contre Nemenchis, voire tribales entre Aurassis eux-mêmes et Némenchis eux-mêmes. Des rivalités personnelles avaient opposé les responsables pour le commandement de la wilaya. Ceux-ci avaient fini par s’installer en Tunisie. Ils s’étaient élevés contre les décisions du Congrès de la Soummam auquel ils n’avaient pas assisté.
Amara Bouglez, originaire de Souk-Ahras, s’était raillé toute une région de Négrine à Annaba (ex-Bône) qui revenait à la wilaya 2, et détournait, à son profit, le trafic des armes en provenance de Tunisie. D’où conflit avec Ben Tobbal, chef de la wilaya 2.Maquis 4
Ali Mahsas fut envoyé par Ben Bella pour prendre en main l’organisation du FLN en Tunisie, et s’était heurté aux éléments pro-CCE. Qui sont-ils ? Une même hostilité au CCE unit Mahsas, Bouglez et les chefs de la wilaya 1: bagarres, enlèvements, coups de feu entre Algériens se poursuivent en Tunisie.
C’est alors que Ouamrane, que nous avions envoyé d’Alger débarque en Tunisie. L’ancien colonel de la wilaya 4 emploie la manière forte; il fait arrêter les chefs dissidents de la wilaya 1, qui exactement? ainsi que les opposants au CCE parmi lesquels le docteur Nakkache, pro-Ben Bella, Mahsas ne dut son salut qu’en quittant précipitamment la Tunisie, grâce à la complicité des autorités tunisiennes qui voulaient éviter que leur territoire ne se transforme en champ de bataille entre Algériens. Bouglez se rallie au CCE.
Celui-ci, à la suite du rapt des «cinq» a confirmé Mohammed Lamine Debbaghine, chef de la délégation extérieure du FLN. Ouamarane qui a rétabli la situation en Tunisie, est rejoint par Lamine. Tous deux sont reçus par Bourguiba, qui,en les recevant, reconnaît le CCE.
C’est dans ces conditions que Krim et moi-même débarquons en Tunisie, à la mi-mai 1957. Le CCE est alors auréolé de tout le prestige du maquis.
La première visite fut celle d’un membre dirigeant de l’UGTA qui était désolé que son nom ne figurât pas au CNRA. Les ambitions commençaient à se dessiner. Lamine nous rejoignit à Tripoli. Il nous fit part des réactions qu’avaient produite la plate-forme de la Soummam auprès du patron des services spéciaux de Abd-Ennasser, Fethi Dhib, lorsqu’elle avait affirmé que «le FLN n’était inféodé ni à Moscou, ni à Washington, ni au Caire».
Puis ce furent les contacts avec Amar Ben Aouda et Brahim Merzoughi, délégués par le Congrès de la Soummam à Tunis, ainsi qu’avec Ouamrane.
Celui-ci avait fait arrêté les éléments de la wilaya 1 hostiles au CCE et aux décisions de la Soummam qui avaient entraîné dans leur dissidence une partie des cadres de la wilaya. A la suite de nombreux contacts avec des moudjahidine de tous bords et avec l’aide de Brahim Mezhoudi, il avait réussi à mettre sur pied un nouveau commandement des la wilaya des Aurès-Neamencha avec Mahmoud Cherif à la tête, son adjoint Lamari, et Abdellah Belhouchet qui en faisait partie, Abdellah Belhouchet (futur commandant de la 1ère Région militaire (Blida) après l’indépendance et futur Inspecteur général de l’ANP).
Nous sommes reçus par les dirigeants du Néo-Destour et par Habib Bourguiba en personne. Le Président de la nouvelle république tunisienne nous parle de négociations, d’élections, de référendum comme plate-forme de discussion à soumettre aux Français. Nous répondîmes que la question était prématurée, que les élections étaient décriés chez nous, et aucune garantie n’était assurée quant à leur sincérité. L’échec des élections et de la légalité avait d’ailleurs poussé les Algériens à la révolte contre la France. Une seule idée les animait pour l’instant: l’Indépendance.
Nous fûmes les invités de la Direction du Néo-Destour, le parti au pouvoir. Au cours d’un dîner avec Bahi Ladgham et Tayeb Mehiri, les deux membres les plus influents du Parti, nous sondèrent sur Ben Bella et les «5» des la Santé. Ils voulaient connaître nos sentiments à leur égard. Nous nous gardâmes d’étaler nos divisions, bien qu’elles étaient nombreuses. Je compris alors tout le danger que courrait notre Révolution, car la moindre faille entre nous dirigeants du FLN risquait d’être exploitée et élargie, même par les «gouvernements de pays frères»; d’autant que nous commencions à faire peur à nos voisins de l’Est et de l’Ouest, notamment à la jeune république indépendante tunisienne qui venait de naître.
Quelques jours après notre arrivée en Tunisie nous reçûmes un cable de Abane et Dahlab nous annonçant leur arrivée au Maroc. Ce qui nous rassura sur leur sort.
Nous choisîmes Madrid pour nous rencontrer, ni la Tunisie, ni le Maroc ne nous paraissaient sûrs à cause de la présence toujours active d’agents français. Nous n’avions aucun problème avec Franco et la réciproque était vraie.
Ce fut le 10 juin 1957 qu’eut lieu la réunion, élargie à Boussouf, Lamine et Ouamrane. Je remarquai pour la première fois que Krim et Abane ne se supportaient plus. Le premier reprochait au second de le traiter de façon cavalière et d’avoir lancé des convocations individuelles à des membres du CNRA pour une réunion de cet organisme de son propre chef, lorsqu’il traversait la wilaya 5. (A Djerrah, au cours de notre ultime réunion en Algérie, nous avions simplement évoqué la possibilité de convoquer le CNRA, mais sans prendre aucune décision qui engageait le CCE.)
Il existait entre les deux hommes une incompatibilité d’humeur très nette. Abane, taillé d’une seule pièce, n’hésitait pas, avec son franc parler, à dire à Krim ce qu’il pensait de lui, et de le traiter sans ménagement. Krim très susceptible en était ulcéré.
Tant que nous demeurions à Alger, ces dissensions entre personnes n’existaient pas. Le danger permanent que nous courrions nous avait soudé.
De plus, Abane avait eu un démêlé avec Boussouf. Lorsqu’il traversait la wilaya 5, il ne se retenait pas de faire des critiques ouvertes à l’encontre de l’état-major de la wilaya «installé dehors» disait-il. Ces critiques parvinrent à Boussouf, installé à Nador dans le Rif en zone espagnole, plus sûre que la zone française. Boussouf prit très mal la chose.
Le Premier novembre 1954, il est à l’Ouest, adjoint de Ben M’hidi, chef de la zone de l’Oranie, zone 5. Tous les deux passent la frontière et s’installent au Maroc «espagnol». Ben M’hidi fait le va-et-vient entre le Maroc et le Caire, à la recherche des armes. Au printemps 1955, il quitte définitivement la capitale égyptienne et rentre en Algérie où il participe au Congrès de la Soummam. Plus tard, après la mort de Ben M’hidi, Boussouf installera son PC de wilaya à Oudjda.
De Casablanca, il a fait envoyer à Alger quelques armes camouflées dans le double fond d’un camion qui transportait du poisson de l’Atlantique à Alger.
En 1957, à la sortie du CCE d’Alger, Boussouf est un personnage puissant: il contrôle toute la wilaya 5, l’organisation du FLN des Algériens du Maroc, l’ALN des frontières. Il aura plus tard une pléthore de cadres, tous bien disposés, qui viennent de France pour la plupart avec l’idée de servir la Révolution. Il était assisté de Boumédiène.
En outre, Boussouf entretient des relations suivies avec les détenus de la Santé. Dès sa rencontre avec Krim, à Madrid, tous deux se découvrent une même hostilité envers Abane. C’est là la première faille du CCE: celui-ci perd son homogénéité. Il s’en ressent par le manque de vigueur dans ses réactions et l’esprit de compromis dans certaines de ses décisions.
Au cours de sa réunion à Madrid, le 10 juin 1957, le CCE décide:
- la convocation du CNRA dont il fixe la réunion au Caire,
- ratifie la constitution du conseil de la wilaya 1 sous le commandement de Mahmoud Chérif, qui est désormais membre titulaire du CNRA et le commandant Lamouri, son suppléant,
- reconnaît l’existence de la base de l’Est et de son chef Amar Bouglez, qu’il nomme colonel et qui devient par voie de conséquence lui aussi membre suppléant du CNRA,
- confirme Lamine chef de la délégation extérieure,
- officialise Omar Boudaoud responsable de la Fédération de France du FLN,
- nomme Djillali Maâchou à la tête de la Fédération FLN du Maroc en remplacement de Tayeb Thaâlibi,
- supprime Résistance Algérienne, organe de la Fédération de France pour ne laisser paraître qu’El-Moudjahid organe central du FLN,
- désigne Ouamrane chef de la logistique.
Le CCE s’établit à Tétouan (juin – juillet 1957). C’est là que lui parvint la nouvelle de la liquidation de Si Chérif, commandant de la wilaya 6 et de quelques uns de son entourage. La wilaya 6 est alors partagée entre la wilaya 4 et la wilaya 5 par le CCE.
Puis les membres du CCE se rendirent au Caire où une rencontre fut organisée avec les membres du CNRA présent dans cette ville. Il fut décidé d’une réunion du CNRA au Caire et la date arrêtée au 1er août 1957.
Le CCE avait décidé, à Madrid, de tenir une conférence de presse dans la capitale égyptienne. Pour Dahlab et Ben Khedda, Abbane était tout désigné pour cette tâche. Krim ne l’entendait pas de cette oreille.
Faute d’un accord entre eux, Abane et Krim portèrent le choix sur Ben Khedda qui refusa. Finalement, ce fut Dahlab qui fut désigné pour parler au nom du CCE.
A peine sorti du territoire national, le CCE avait éclaté. Le conflit Abane – Krim allait s’envenimer.
Une délégation comprenant les 4 membres du CCE, plus Lamine, Boussouf et Ouamrane fut reçue par Abd-Ennasser, assité de Zakaria Mohieddine, son ministre de l’Intérieur.
Abd-Ennasser s’enquiert de la situation à l’intérieur de l’Algérie. Il nous informe qu’il avait déconseillé aux «5» de prendre l’avion Rabat –Tunis en octobre 1956. Nous lui demandons une augmentation de la durée des émissions de Sawt El Arab destinées à l’Algérie.
La même délégation du FLN rendit également visite à Fethi Dhib, chef des «Moukhabarate».
Fethi Dhib, gros, visage grassouillet, yeux en amende qui lui donnent un regard de renard, était pour les Algériens l’intermédiaire désigné pour leurs contacts avec les autorités égyptiennes, c’était notre seul canal avec le gouvernement égyptien et ses services.
Ensuite, les 4 membres du CCE retournèrent à Tétouan via Madrid. Là, ils désignèrent la commission d’El-Moudjahid dont la rédaction fut confiée à Rédha Malek, assisté de Frantz Fanon et de Mohammed Mili pour l’édition arabe.
Puis ce fut à nouveau le départ pour Le Caire en vue de la réunion du CNRA fixée au 1er août 1957. L’ouverture officielle du CNRA n’eut lieu que le 20 août et les décisions prises le 27 août 1957.
Les décisions du CNRA
Etaient presents:
- ABBANE Ramdhane
- ABBAS Ferhat
- AMOURI Mohammed
- BENAOUDA Ben Mostepha
- BEN KHEDDA Benyoucef
- BEN TOBBAL Lakhdar
- BENYAHIA Mohammed
- BOUGLEZ Amara
- BOUMEDIENE Houari
- BOUSSOUF Abdelhafidh
- CHERIF Mahmoud
- DAHLAB Saâd
- DEBAGHINE Mohammed-Lamine
- DEHILES Slimane
- FRANCIS Ahmed
- KRIM Belkacem
- MADANI Ahmed Toufik
- MEHRI Abdelhamid
- MEZHOUDI Brahim
- MOHAMMEDI Saïd
- OUAMRANE Amar
- THAALIBI Tayeb
- YAZID M'Hammed
Reflétant l’opinion des «5» et de ceux de l’Extérieur, le CNRA annule les deux principales décisions du Congrès de la Soummam: primauté de l’Intérieur sur l’Extérieur, primauté du politique sur le militaire. Il porte le nombre de ses membres de 34 à 54. Le CCE est chargé de co-opter les 20 nouveaux membres du CNRA.
Le nouveau CCE fut élargi à 14 membres: 5 «militaires», 4 «politiques» ou «civils» et les 5 de la Santé:
- Chérif Mahmoud (Wilaya 1)
- Ben Tobbal Lakhdar (Wilaya 2)
- Krim Belkacem (Wilaya 3)
- Ouamrane Amar (Wilaya 4)
- Boussouf Abdelhafidh (Wilaya 5)
- Abane Ramdhane
- Abbas Ferhat
- Debbaghine Mohammed-Lamine
- Mehri Abdelhamid
- Aït Ahmed Hocine
- Ben Bella Ahmed
- Bitat Rabah
- Boudiaf Mohammed
- Khider Mohammed
Ben Khedda et Dahlab, considérés comme les alliés de Abane, sont éliminés.
Les quatorze (14) membres du CCE ont été élus à l’unanimité.
Texte de la Résolution du CNRA adoptée à l’unanimité le 27 août 1957:
«Le CNRA est composé de 54 membres. Il constitue l'organisme souverain de la Révolution. Il se réunit une fois par an en session ordinaire. Il peut être convoqué en session extraordinaire par le CCE soit à la majorité simple, soit par les deux tiers des membres du CNRA.
«Le CCE est chargé d'appliquer la politique élaborée par le CNRA. Il est investi ou renversé par le CNRA à la majorité des deux tiers.
«Durant les intersessions du CNRA, le CCE a des pouvoirs étendus sur tous les problèmes, sauf ceux qui engagent l'avenir du pays, par exemple: négociations, arrêt des hostilités, alignement sur un bloc ou sur un autre, solution internationale au problème algérien et intervention d'une troisième partie dans le conflit franco-algérien.
«Le CCE est responsable devant le CNRA.»
Résolution prise à l’unanimité
«Considérant que les frères arrêtés et emprisonnés sont parmi les hommes qui ont préparé, organisé et décidé le déclenchement de la Révolution du 1er novembre1954,
«Considérant que ces frères n'ont pu assister au Congrès du 20 août 1956 pour des raisons indépendantes de leur volonté,
«Considérant qu'il est de l'intérêt général que ces frères, malgré leur emprisonnement, restent associés aux organismes de direction et d'exécution,
«Considérant par ailleurs que l'extension que prend notre révolution commande que les organismes de direction et d'exécution doivent être complétés et élargis,
Le CNRA décide:
- la désignation à titre honorifique de Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Bitat, Khider comme membres du CCE.
- de porter à 9 les membres du CCE et à 54 celui du CNRA.
«Considérant que certaines positions affirmées par le Congrès du 20 août 1956 ont reçu une interprétation équivoque.
«Considérant que la Révolution algérienne doit être dirigée dans la clarté, condition essentielle pour maintenir l'unité du peuple algérien.
Le CNRA réaffirme
- «Tous ceux qui participent à la lutte libératrice avec ou sans uniforme, sont égaux. En conséquence, il n'y a plus de primauté du politique sur le militaire ni de différence entre l'intérieur et l'extérieur.
«Tous les membres du CNRA sont titulaires. - «Le but de la Révolution algérienne demeure l'instauration d'une République algérienne démocratique et sociale qui ne soit pas en contradiction avec les principes de l'Islam.»
- envoi d’armes aux maquis,
- mesures contre la ligne «Morice» en voie de construction,
- réorganisation de la wilaya 1 en proie à de graves dissensions,
- accroissement de l’aide diplomatique, matérielle et financière.


